Des nœuds dans mon fil

vendredi 29 août 2014

Un premier août original

Tout un chacun sait que le premier août est la fête nationale helvétique. Et tout suisse qui se respecte, fête ce jour avec faste, drapeaux et joie.

Fêter dans son pays est facile. Il est pavoisé de rouge à croix blanche, les magasins regorgent d'objets de toutes sortes, rouges à croix blanche. La vie entière est tournée vers le rouge à croix blanche.

Fêter hors de son pays, et qui plus est sur un voilier devient compliqué. Cette année, dans le plus grand des secrets, Monsieur Alphonse avait emporté de la décoration rouge à croix blanche. Cette année, dans le plus grand des secrets, Alphonsine avait emporté de quoi faire un gâteau au chocolat et des brioches à croix pour le petit déjeuner.

Et voilà le résultat :





Pour le gâteau, j'ai osé acheter un sachet de pâte toute prête. La recette est simplissime : "Ouvrir le sachet, verser la pâte dans un moule, enfourner". 
Il y avait un four à bord, mais un four à gaz. Et là... il faut nécessaire une allumette pour l'allumer. Nous n'avions que des briquets...

Une expédition dangereuse s'est mise en place : On a mis l'annexe à l'eau, quatre personnes à l'intérieur, et ils ont ramé jusqu'à l'île. Ils ont ramassé des brindilles, et les ont mouillées sur le trajet du retour ! Finalement, nous avons enflammé un bout de ficelle, et nous avons pu faire chauffer le four.






Le résultat était très acceptable, c'est une idée à retenir...



lundi 25 août 2014

Le Moleskine (5)



J’aime ma nouvelle vie chez Alphonsine, particulièrement parce que j’ai l’impression de servir à quelque chose. Une vie utile, c’est une vie dont tout le monde rêve. Une vie dont on devient « l’indispensable », c’est une vie que je n’imaginais vraiment pas du tout. Et c’est pourtant ce que je suis devenu : indispensable.

Je passe la plus grande partie de ma journée, rangé dans un sac à main. J’aime beaucoup mon espace de vie : rangé, ordonné, avec juste le minimum vital. A ce propos, j’aimerais savoir où est passé le tube de rouge à lèvre. Nous avions des discussions passionnantes lui et moi. Nous nous entendions si bien. Il me racontait en détails tous les miroirs qu’il avait déjà pu observer dans sa vie. Les grands, les larges, les éclairés, les minuscules aussi où il pouvait à peine voir son reflet en entier, ceux posés sur un pied comme chez l’opticien, ou ceux accrochés au pare-brise des voitures (on les appelle des rétroviseurs, je crois), ou encore le pratique miroir de courtoisie. Il me racontait comment il était utilisé sans miroir avec un résultat tout à fait satisfaisant, parce qu’au fond, une femme n’a pas besoin de miroir pour se mettre du rouge à lèvres, elle se connaît par cœur !

J’ai donc perdu un ami qui savait me narrer avec truculence une vie cachée que je ne connaîtrai jamais. Chacun sa condition. Espérons qu’il reviendra bientôt me rejoindre dans le sac à main.

Entre-temps, je me suis lié d’amitié avec le petit porte-monnaie. Il est tellement drôle. Chez lui, ce n’est que passage : des billets s’y installent pour peu de temps, des pièces les remplacent, des grosses et des petites. Mais chacune a son mot à dire, son anecdote à raconter. Leurs vies sont si riches et si pleines d’émotions.

Hier, la pièce de « 1 » nous a bien fait rire en nous racontant sa vie chez un avare. Elle avait été échangée contre une pièce de « 2 », et saisie par une main rapide qui l’avait immédiatement rangée dans un porte-monnaie tellement usé qu’elle a craint un court moment de glisser par une déchirure. Ses voisines l’ont rassurée : « la main nous tient si fort que nous ne risquons rien, nous ne pouvons même pas bouger ». Et de fait, elle est restée coincée entre une pièce de « 10 » et une autre de « 20 ». C’est ainsi qu’elles se nomment entre elles. J’avoue ne pas bien comprendre cette mode de se nommer avec des chiffres, un joli nom serait tellement plus séant, mais ainsi font-elles et je suis bien contraint de reprendre leur terminologie si peu poétique.

« 1 » resta très longtemps dans la bourse du ladre ; Parfois des doigts tintés de nicotine, aux longs ongles sales s’introduisaient entre les pièces et dans un soupir tinté d’un sanglot, choisissaient la monnaie et ne la lâchaient qu’avec difficulté. Vint le jour où « 1 » se trouva seule. Elle n’en respirait pas moins avec difficulté, serrée qu’elle était entre les parois du porte-monnaie agrippé par l’avare.

En entendant l’orgue jouer, elle sut qu’elle était à l’église et qu’elle allait vraisemblablement quitter ce lieu qui sentait le vieux cuir. « Ha, ha, se réjouissait-elle, cette fois ce sera mon tour. Le vieux n’a pas plus petit que moi à proposer ! » Au moment de la quête, le vieux ouvrit son porte-monnaie et eut un mouvement de protestation en voyant « 1 », seule, toute seule. Il la prit, la reposa, la reprit, la remit à sa place, referma son porte-monnaie puis le rouvrit. A ce moment le panier arriva devant lui. Il chuchota au garçon vêtu de blanc qui se tenait devant lui : « Je n’ai pas de monnaie », et il se mit à se faire de la monnaie dans le panier de quête. La pièce en rougit de honte, mais fut soulagée de rouler au milieu de ses congénères.

« 1 » nous racontait cet épisode délicieux en riant (elle avait oublié sa gêne et n’avait gardé de cet événement que le côté plaisant). Quel boute-en-train. Elle roule de droite et de gauche en tintinnabulant. Elle nous manquera lorsqu’elle nous quittera.


lundi 18 août 2014

Le Moleskine (4)


Depuis quelques jours, je suis aux anges : quotidiennement, Alphonsine ouvre mes pages et écrit des histoires.

Pendant qu’elle écrit avec concentration, je l’observe. Je suis bien placé pour voir toutes ses mimiques, et tous les sentiments qui passent sur son visage. La pauvre, la plupart du temps, elle ne peut rester appliquée bien longtemps. On sent qu’elle se retient de soupirer, et répond très gentiment : « Dans le deuxième tiroir de la commode » ou « Là où tu l’as posé », « As-tu pensé à emporter le porte-monnaie ? » … Comment peut-on écrire en laissant une oreille glaner les bruits de la maison ?

L’autre jour, elle m’a emporté dans la campagne. Elle a étendu une couverture sur un pré, a mis ses écouteurs, s’est installée à plat-ventre, m’a ouvert et a fermé les yeux. « Mozart et mon Moleskine, quelle béatitude », a-t-elle murmuré.

Puis, elle a saisi son porte-mine, celui que j’aime tant, dont la mine est si douce et dont le contact semble caresser mes pages. Elle a écrit d’une traite quatre pages d’affilée. Comme elle est heureuse lorsqu’elle écrit ainsi. En général, elle écrit trois ou quatre pages d’une traite. Mais il lui arrive aussi de me refermer après quelques lignes, voire une page d’écriture. Aussitôt, dans un soupir, elle me reprend, se murmure à elle-même « allez, courage ». Elle tourne un peu son crayon et trace les mots sans plus s’arrêter.

Les premières lignes me grattent légèrement. C’est jute limite entre l’agréable et l’insupportable. Au bout de quatre lignes, la mine s’est suffisamment émoussée pour que le contact soit tendre. Alphonsine me protège, parce qu’elle prend toujours garde de ne plus tourner son crayon. Elle aussi préfère écrire dans la douceur.

Rarement, je sens un léger frottement sur mon grain, comme un doigt qui me caresserait fort. J’ai entendu Alphonsine dire, juste avant cette friction « Où est ma gomme ? » C’est donc qu’elle gomme un mot ou juste quelques lettres. Depuis qu’elle a appris qu’elle pouvait acheter des gommes pour porte-mines, elle ne se sert plus que de la gomme fixée à l’arrière du crayon. Lorsqu’elle reprend son récit, je sens à nouveau le gratouillement de la mine acérée. Mais en fait, elle gomme si rarement que je n’en suis pas vraiment incommodé.




jeudi 14 août 2014

Comment patienter dans les bouchons

Un exemple récent : nous avions pour projet de prendre le tunnel du Saint Gothard, ce que nous avons fait, malgré une annonce d'une heure de bouchon pour pouvoir y entrer. Pour nous occuper, comme j'étais au volant, j'ai nommé Monsieur Alphonse DJ en chef. Puis, chacun son tour demandait une musique que le DJ en chef cherchait sur son IPhone avant de l'envoyer dans la voiture.

Nous avons eu de tout : "Qui a trouvé Mirza", "Carmen", "Nina Simone", "Star Wars"... le tout en vrac, et dans l'ordre de situation dans la voiture. C'était drôle et nous avons été drôlement occupés.

Soudain, nous avons été coupés dans nos élans par une action surprenante de la voiture située devant celle qui nous précédait :




C'est incontestable, il y a des gens qui excellent dans l'art de patienter dans les bouchons. Et par la même occasion, ils font profiter les voyageurs de leurs dons...


mercredi 13 août 2014

Le Moleskine (3)


Je ne comprends pas.

Elle était si heureuse de me recevoir, et pourtant elle m’a rangé sur son étagère, entre un agenda et un carnet. Pourquoi donc ne me touche-t-elle plus ? Pourquoi ne se sert-elle pas de moi ? J’étais prêt à lui offrir, avec générosité, chacune de mes pages blanches. Par deux fois, déjà, mon cœur a battu la chamade, elle m’a frôlée de son doigt. C’était une caresse sur ma tranche, elle m’a fait frémir. Une fois, elle m’a même saisi, m’a ouvert et m’a feuilleté en soupirant : « Vivement que le petit carnet soit plein pour que je puisse commencer à écrire dans mon Moleskine ».

C’était donc ça. Elle me délaissait par souci d’économie. J’étais un peu meurtri. Aurait-elle un petit côté radin, ou ne serait-ce que de la parcimonie ? Quoi qu’il en soit, et je faisais tout pour essayer de la comprendre, mais pour moi il n’y avait qu’une seule évidence : j’étais affreusement déçu. Elle aurait pu être moins chiche, moins ladre, et abandonner son médiocre carnet noir pour ne penser plus qu’à moi. Quelle déception.

Ma vie allait-elle se dérouler sur une étagère ? Rapidement encartonné après ma naissance, j’avais surtout connu le tourniquet de la librairie. Mes frères en couleurs partaient plus vite que moi, surtout l’orange et le bleu turquoise. Ma teinte noire me pesait alors. J’aurais tant aimé être orange ou bleu, ou même rose ou vert.

Ma consolation avait été totale le jour de l’anniversaire d’Alphonsine. J’avais vraiment cru à un nouveau départ, et voilà que je croupissais à nouveau sur une étagère, encore plus malheureux puisque je n’avais rien à dire au carnet devant moi, et encore moins à l’agenda vieux de huit ans.

J’eus envie de me révolter. Mais avec des pages déjà blanches, quels moyens de pression me restait-il ? Je devais me rendre à l’évidence, me calmer et attendre patiemment le bon vouloir de ma propriétaire.

Un jour enfin, il y eu un remue-ménage dans la bibliothèque. Alphonsine me saisit en s’écriant : « Enfin, je vais pouvoir me servir de mon Moleskine ». Elle me glissa dans un sac. J’étais un peu seul dans ce grand sac, mais pas pour longtemps. Des livres me rejoignirent, et bientôt nous fûmes très à l’étroit. Il y eut du d’Ormesson, du Frison-Roche, Aristote et Georges Duhamel, des livres de philosophie et des cours. Juste avant que le rabat ne se ferme, j’entendis Alphonsine clamer : « J’ai fini mes bagages, mes livres sont prêts. Il me reste à préparer quelques vêtements, c’est une affaire de cinq minutes ! »

Mon voyage commença et c’est sous un magnifique soleil que je débutai ma carrière.