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jeudi 5 novembre 2015

Moleskine (10) : Agenda

 
 
Je suis Moleskine-agenda, vous ne me connaissez que par Moleskine-carnet à couverture rigide et à papier non ligné. Le malheureux, il ne se porte pas bien du tout, pire encore, il ne décolère plus, il est mortellement jaloux de moi, il a l’impression d’avoir été relégué en second plan dans le cœur d’Alphonsine. J’ai beau lui expliquer que ce n’est pas vrai du tout, il se refuse à entendre que notre chère propriétaire garde toute son affection pour son premier né. Il est vrai qu’avec sa famille et ses études, Alphonsine n’a plus le temps d’ouvrir mon cousin pour y aligner ses mots et ses lignes. Il est rangé sur une étagère et ne bouge plus. Lui qui aimait tellement se promener dans le sac à main de sa maîtresse, il se désespère.
Pour ma part, je suis heureux. J’ai pris place dans un sac de cours et je me balade partout. Alphonsine note ses rendez-vous, bien entendu, sur les pages de gauche, mais également tout ce qu’elle a à faire sur les pages de droite : cours à préparer, devoirs à rendre, adresses des rendez-vous. Elle y colle les cartes de visite indispensables, les billets de train pris en avance, je détiens son carnet d’adresse. Mes pages se noircissent, non de jolies histoires comme chez mon cousin, mais de quoi reconstituer une jolie histoire : celle d’Alphonsine. Elle se sert aussi de stylos de couleurs pour mettre en relief des choses vraiment importantes. Oserais-je confier qu’elle a même trouvé des gommettes et qu’elle s’amuse à s’en servir ?

A ce sujet, l'autre jour, elle venait d'acheter ses gommettes. Elle s'est rendue à une conférence obligatoire dans le cadre de ses cours. C'était amusant : elle s'est assise au dernier rang pour pouvoir s'occuper ! J'ai été très fier lorsqu'elle a jeté son dévolu sur moi : elle a commencé par gommer tout ce qui était écrit au crayon, en recopiant ces notes à l'encre. Tout cela n'aurait pas été dramatique, mais en gommant (avec énergie), elle faisait trembler la table et agaçait ses voisins. Puis elle a pris ses gommettes et les a collées selon un artifice qui lui était propre sur certaines de mes pages. Elle a admiré son travail et a tout rangé : la conférence avait pris fin. Elle a voulu poser une question provocante pour mettre un peu de piment dans le monologue terne du conférencier, mais son voisin l'en a dissuadée parce qu'il était déjà midi et qu'il avait faim ! Devant un tel argument, personne ne peut résister, même pas Alphonsine !

 

mercredi 14 octobre 2015

Mon arbre (4/5)

Tagguée par Ma', il m'appartient de trouver cinq photos, de raconter cinq histoires et de désigner une autre bloggeuse pour jouer le jeu. Voilà la quatrième histoire. Je n'ai pas trouvée la photo tant aimée, j'en ai choisi une équivalente. Le premier qui me fait remarquer qu'il s'agit d'un pommier sur la photo sera traité d'affreux concret dont l'âme n'est pas capable de gymnastique fondamentale. J'abandonne l'idée des cinq blogueuses à choisir...

 
C’était à cause de cet arbre que j’avais acheté la maison. Il était si joli au milieu du pré non entretenu, parmi les herbes folles, et les quelques orties qui nous battaient les jambes. Il était presque adossé à une palissade, installée là pour délimiter le champ des chèvres. Les chèvres étaient parties avec les précédents habitants, la palissade était restée. L’arbre aussi. Qu’il était beau, il avait déjà bien vécu, portait ses branches de façon majestueuse, et, délicatement, les laissait s’incliner vers la terre pour nous permettre, le moment venu de cueillir les fruits avec gourmandise. Il était déjà lourd de belles mirabelles encore vertes. Il promettait une belle récolte.
 
En visitant la maison puis les dépendances, je ne pensais qu’à cet arbre. Ce souvenir avait tout enjolivé, je voyais la maison bien plus belle qu’elle n’était en réalité, tout était rendu plus beau par cet arbre, si grandiose et en même temps si discret.
 
La première fois que nous avons ouvert le portail avec notre clef, nous sommes directement allés au jardin pour rendre visite à l’arbre. Il n’était pas seul, pourtant, d’autres arbres vivaient sur la même parcelle. Des pommiers, un pêcher, des quetschers, un cerisier, un autre mirabellier, des noisetiers. Il y avait même, bonheur suprême des enfants, un noyer somptueux immédiatement pris d’assaut. Ses grosses branches frôlant le sol permettaient des jeux fantastiques dans les airs. Il était tour à tour navire, camion, aéronef. Une balançoire avait été improvisée : une grosse corde arrimée à une mère branche, un gros tube en carton ayant servi au transport d’une moquette, et voilà 6 enfants répartis de part et d’autre du tuyau.
 
Mais l’arbre de prédilection restait le mirabellier au branchage si harmonieux. A la fin de l’été, il nous donna des fruits exquis, des mirabelles si belles, jaunes, virant sur le rouge, au goût de miel. J'en fis des conserves et des confitures, nous nous régalâmes tout l'hiver, puis toutes les autres saisons jusqu'à la cueillette suivante.

Hélas, il était déjà bien vieux. Chaque année le voyait réduit d'une grosse branche, chaque année la récolte diminuait. Puis arriva l'inévitable : il était si desséché que nous n'eûmes plus qu'une poignée de mirabelles, toujours aussi goûteuses, mais  en si petite quantité que la question se posa pour la première fois au printemps suivant : ne faudrait-il pas en faire du bois de chauffage ? Je contemplais cet arbre bien aimé, assise au milieu du champ. Un étrange vol d'oiseaux attira mon attention : cet arbre si creux qui ne pouvait plus produire de fruit contenait en son sein la vie même : une couvée d'oisillons piaillant à qui mieux mieux pour avoir la pitance des parents affairés.

Je me levai et souris : cette fois, c'était bien sûr, cet arbre aurait la vie sauve !

 


samedi 10 octobre 2015

Je suis telle une gare (3/5)

Tagguée par Ma', il m'appartient de trouver cinq photos, de raconter cinq histoires et de désigner une autre bloggeuse pour jouer le jeu. J'abandonne l'idée des cinq blogueuses à choisir...
 
 
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Mes larges fondations sont posées au milieu des arbres, tout près d’un château. Je ressemble à s’y méprendre à une gare, avec mon architecture de station ferroviaire. Je ne ferme jamais les yeux, mes volets rouges restent toujours ouverts, j’espère ainsi être plus accueillante. Mon préau permet aux enfants de jouer, aux familles d’y prendre les repas, ou de s’asseoir tranquillement en regardant le temps passer.
 
J’ai tout d’une gare, l’apparence extérieure, mais également mon intérieur qui accueille des gens de passage. Ils vont et viennent, y dorment une nuit ou soixante, parfois même un peu plus, mais guère plus. Mon intérieur n’est pas reluisant, il n’est pas attractif non plus, mais tout le monde m’aime, de la cave au grenier.
 
La cave d’abord, humide et froide, été comme hiver, est un paradis pour les enfants. Ils descendent en tremblant, et remontent en courant. S’ils y jouent, ce n’est jamais pour très longtemps.
 
Le rez-de-chaussée est l’étage que j’aime le moins. Il est celui des gens sérieux. Les réunions des adultes sont mortellement ennuyeuses. Heureusement, il arrive qu’une maman ouvre toutes les portes de communication, ce qui permet à ses enfants de jouer au loup ou de faire un parcours en planche à roulette. Enfin, je vis, je respire, je me délecte. Mes poumons se remplissent de vitalité et d’entrain.
 
Le premier étage est mon préféré, avec ses dix pièces (neuf chambres et une immense salle de réunion), et ses deux paliers époustouflants. J’accepte que l’on y installe tous les trains, circuits de voitures, jeux de billes, parcours du combattant. Quelle joie d’entendre les cris et les rires des enfants, c’est pétillant, c’est frais, c’est gai.
 
Mes douches qui communiquent par le haut font le bonheur de ceux qui aiment poursuivre leur conversation tout en se lavant. J’entends chanter à deux voix, c’est toujours un peu faux, mais tellement attendrissant. Et mes douze lavabos font hurler les mères de famille, ce qui m’amuse toujours autant.
 
Un grenier interdit… Et comme tout grenier interdit, j’y accueille les enfants désobéissants. J’aime les voir ouvrir discrètement la porte en prenant soin de ne pas la faire grincer, puis la refermer tout aussi doucement derrière eux. Ils montent l’escalier en colimaçon en levant la tête. Je vois alors un peu d’anxiété dans leurs yeux, je sais qu’ils jouent à se faire peur. En arrivant, ils soupirent, soulagés, il ne s’est rien passé. La dernière fois, c’était une petite fille en robe qui dansait et tournoyait en chantant. Une autre fois, un garçon déjà grand qui avait fixé sa corde à une de mes poutres et que se balançait en hurlant. Le malheureux, j’aurais tant voulu lui dire de ne pas crier, mais sa maman bien perspicace l’avait repéré avant que je ne puisse intervenir.
 
Je ne suis pas belle, non, mais attachante, et je marque les hommes, les femmes et les enfants qui passent chez moi. Je suis bien telle une gare : on passe chez moi sans y penser, mais on se souvient toute sa vie de ce moment de grâce.
 
 

jeudi 8 octobre 2015

Nulle part, vraiment ? (2/5)

Tagguée par Ma', il m'appartient de trouver cinq photos, de raconter cinq histoires et de désigner une autre bloggeuse pour jouer le jeu. Il m'est plus facile de raconter une histoire que de désigner une victime... Qui veut jouer ?
 
 
- Maman, Albert nous a pris nos sucettes. Dis-lui de nous les rendre.
- Albert, as-tu pris les sucettes ?
- Moi ?
- Qui d'autre, c'est bien toi Albert, non ?
- Quoi ?
- Où sont les sucettes d'Ambroise et d'Augustin.
- Je ne les ai pas, regarde : rien dans les mains !
- Si maman, j'ai bien vu qu'il les prenait. Il les a cachées.
- Retourne-toi, Albert...
 

lundi 5 octobre 2015

L'homme invisible 1/5

Tagguée par Ma', il m'appartient de trouver cinq photos, de raconter cinq histoires et de désigner une autre bloggeuse pour jouer le jeu. Albane, veux-tu prendre le relai ?


 
La semaine dernière, j'ai pris le train. Habituellement je me cherche un endroit tranquille pour pouvoir travailler. J'ouvre mon ordinateur, je pose mes écouteurs, je m'enfonce dans la musique pour oublier tout ce qui m'entoure, puis dans le travail.
 
Seulement, la semaine dernière n'a pas été comme les autres semaines. J'étais pourtant plongée dans la lecture d'un article passionnant, dans un coin complètement isolé, et je prenais des notes quand j'ai senti quelqu'un me secouer l'épaule. Je me tournai et vis un homme de quarante-cinq ans environ assis à côté de moi.
- Allons-nous bien dans la direction de N... ?
- Oui.
- Faites-vous souvent ce voyage ?
- Oui.
 
J'avais bien compris qu'il souhaitait parler davantage, mais je n'avais pas du tout envie d'engager la conversation. Je pris un air résigné lorsqu'il me dit :
- Ecoutez-moi, j'ai quelque chose d'intéressant à vous raconter.
 
Je dus enlever les écouteurs, ranger mon crayon et le regarder avec intérêt. Ce qui n'était que superficiel au début devint vite curiosité amusée.
 
"Je suis chef d'orchestre, je dirige au moins huit concerts par mois dans toutes les villes du monde. Il y a deux mois, j'étais à Bora-Bora pour une représentation. J'avais déjà donné un concert la veille, c'était un triomphe. Mais voilà que ce succès causa un préjudice énorme au titulaire de l'orchestre. Il n'était pas aimé de ses musiciens, sa place était menacée, et ma popularité auprès des musiciens faisait remarquer plus encore son aspect désagréable, méchant et déplaisant.
 
Il vint me voir dans ma loge pour me menacer : "Soit vous vous débrouillez pour vous faire détester afin que je puisse conserver mon contrat, soit je me vengerai de la façon la plus horrible que vous puissiez imaginer : je vous rendrai invisible".
 
Vous pensez bien que si je gardai mon sérieux devant lui, je riais intérieurement de sa sottise. Il s'en aperçu, s'approcha de moi et rapidement m'injecta le contenu d'une seringue qu'il tenait cachée dans sa main. Il sortit immédiatement.
 
L'heure d'entrer en scène arrivait, je tentais de l'oublier, y parvint et me concentrai sur le concert. On frappa à ma porte : c'était le moment. J'enfilai mes gants blancs (c'était une fantaisie à laquelle je m'étais attaché, fantaisie qui était devenue un rituel). J'entrai en scène porté par un feu tel que je n'en ai jamais connu d'autre auparavant. Tous les musiciens étaient accrochés à mes baguettes et jouaient avec une symbiose et une communion que je ne puis expliquer.
 
Mais progressivement ils changèrent de couleur, mirent moins d'énergie à bouger leurs archets, à souffler dans leurs instruments, la musique s'éteignit imperceptiblement au fur et à mesure que l'horreur se lisait sur les visages des musiciens. Je ne compris rien.
 
C'est alors que je vis mes mains s'agiter, seules, je veux dire sans mon corps : j'étais devenu invisible, et seules mes mains restaient apparentes. Comment avait-il fait pour rendre mes vêtements invisibles ? Bien sûr, j'avais enfilé mes gants après qu'il m'eut injecté son produit..."
 
 
 
 
Il me montra une photo de l'événement, et je me pris à sourire. Je n'aurais pas dû. Il sortit une seringue et m'injecta un produit dans le bras, se leva et partit précipitamment. Je repris mon travail. Je m'effrayai au moment où je refermai le couvercle de mon ordinateur : je ne voyais plus mon corps...
 
 
 



lundi 7 juillet 2014

Le calendrier

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Hier j’ai fait le ménage de mon bureau. J’ai posé le calendrier en carton qui me tient lieu de sous-main sur la chaise, et j’ai passé le chiffon à poussière. Le calendrier a glissé à terre, le téléphone à sonné, j’ai décroché, papoté, oublié le calendrier. En raccrochant, j’ai fait deux pas en arrière, et j’ai marché sur le calendrier.
J’ai glissé, glissé, jusqu’à disparaître dans le calendrier. Je me suis retrouvée assise, le souffle coupé. J’étais dans une petite salle de cinéma. J’ai regardé autour de moi, il n’y avait qu’une vingtaine de sièges, et devant moi, une télécommande. J’ai appuyé au hasard, et je me suis retrouvée le 9 avril. Moment de bonheur, j’ai soufflé mes bougies, ouvert mes cadeaux, profité de ce doux moment de famille. Et puis, suite à un brusque geste, mon doigt a appuyé une touche : 17 janvier. J’ai revu toute cette journée. Je l’avais oubliée. Elle ressemblait tellement à tant d’autres jours semblables.  
J’ai eu froid d’un coup. Le tremblement que j’ai éprouvé m’a fait bondir et voila le 14 juin qui s’est affiché à l’écran. Le saut de 30 degrés a été un peu brutal. J’ai retiré mon tricot, et sous le soleil, j’ai examiné la télécommande avec attention.
La première rangée comportait les touches 1 à 31. La deuxième les 12 mois de l’année. Pour rire, j’ai tapé « 31 juin ». Un texte amusant est apparu à l’écran :
Le 31 juin, 
Je serai gentille avec tout le monde,
je finirai mon travail en retard,
Je ne dirai plus de gros mots,
Je ferai un régime sérieux.
Le 31 juin,
Je bouderai mes filles,
Je changerai de mari,
J’oublierai mes amis.
Le 31 juin,
De l’année prochaine…
Il était signé « Madame de K »
J’ai alors tenté d’autres expériences : le 14 juillet. Mais l’écran est resté noir. Quelle déception, je ne saurai donc pas si je pourrai participer au défilé du 14 juillet dans mon village ?
Et que dirait la télécommande si je cliquais sur un mois ? « Avril ». Une porte s’ouvrit sur le côté, et je vis apparaître un homme, drapé dans une toge, la tête couronnée de lilas. Vite, « Juillet ». Un autre homme le suivi, plus grand, la tête couronnée de roses. Vite, je cliquais sur tous les mois, les uns après les autres, chacun couronné selon sa saison. Mais qu’était-ce que ce boiteux qui claudiquait derrière les autres ? Il était gris, grincheux, petit, et grognait : « Vous pourriez m’attendre, j’étais avant vous. Et ce n’est pas parce que je suis le plus petit et que je boîte parce que j’ai une jambe de 28 et une autre de 29 que vous devez vous moquer de moi ».
Le mois de février, car c’était bien lui, râlait, pestait, grognait, grondait. Il se tourna vers moi, et me regarda d’un air féroce. J’empoignais la télécommande, et je cliquais sur « OFF ».
J’étais assise sur mon calendrier, ma tête avait cogné le coin de la table basse. Mais tout allait bien, j’allais pouvoir terminer mon ménage…

vendredi 4 juillet 2014

Un nouveau jour se lève

Ma participation aux Plumes 31 du Blog d'Asphodèle. Il fallait écrire un texte comportant les mots suivants : Séparation, revoir, froid, embrasser, larmes, famille, fête, ripaille, allégresse, bilan, amour, quai, adieu, joie, ami, inquiétude, irréparable, intensément.


Un nouveau jour se lève. Moi aussi je me lève péniblement. Je m’habille machinalement, je bois mon café lentement. Je sors de chez moi en refermant la porte derrière moi, et je marche instinctivement. Je ne pense à rien, ou plutôt, je pense à lui. Lui qui est parti trop tôt, trop vite. Cette séparation sans adieu, sans la certitude de se revoir me brise. Depuis ce jour, j’erre. Je marche, et sans m’en apercevoir, je me dirige vers la gare. Comme tous les jours. Il est tôt, les passants marchent vite, vers le quai, vers le train, vers l’avenir. Eux ont un avenir. Moi pas. Je les suis de mon pas lent, et m’installe sur mon banc, face aux voies. J’ai bien un peu froid, mais je ne m’en soucie pas. Les trains vont et viennent, à une cadence régulière.

Une voyageuse vient s’asseoir à côté de moi, son téléphone à la main. Je tends l’oreille. « Tu dis que tu as rangé ton salon ? Alors explique-moi, ma fille, ces bouteilles, les verres sales ? … Une fête ? Et pour quelle occasion ? ... Pourquoi éprouves-tu le besoin de faire la fête avec des amis, la famille ne te suffit donc pas ? … Comment je suis entrée ? Mais avec la clef que m’a prêtée la propriétaire. Heureusement qu’elle m’a laissée entrer, j’ai pu voir que tu avais fait ripailles, et me voici dans une grande inquiétude… Mais ma chérie, il faut bien que je veille sur toi puisque tu fais des sottises… Oui, même à trente-deux ans… Je viendrai te voir ce soir ».

Je ne supporte pas ces mères poules, ces créatrices de célibataires. Elles me donnent envie de hurler, de leur crier de laisser vivre leur progéniture, qu’elles doivent apprendre à devenir des mères, et abandonner leur rôle de maman. Sans réfléchir, je me jette sur elle pour lui arracher son portable : « Mademoiselle, n’écoutez pas votre mère, elle vous étouffe. Changez votre serrure, faites un bilan des rapports malsains qu’elle tisse avec vous… »

La mère essaye désespérément de récupérer son bien, mais je me lève et marche rapidement le long du quai. « Je ne vous connais pas, mais la vie doit être faite de bonheur, de joie, d’allégresse et d’amour. Cela vous appartient, si vous ne vivez pas aujourd’hui intensément, votre avenir sera irréparable. Embrassez votre vie à pleine main, et surtout…
- Bon, ça suffit, me dit la dame les yeux pleins de larmes, elle m’arrache son portable et s’engouffre dans le train qui vient d’arriver.

Je reste là, les bras ballants, me souvenant de ce que je viens de faire et de dire. Et je repars soudain, la tête haute. Le brouillard s’est levé, mon avenir est devant moi. J’y cours…





mardi 29 novembre 2011

Le jeu


Michael Bourbin quitta son appartement, et, en passant, dans le hall d’entrée, ouvrit sa boîte aux lettres d’un geste qui se voulait insouciant, et prit le courrier. Il fit immédiatement le tri, jeta les prospectus et les publicités, garda dans sa main la seule enveloppe qui l’intéressait, et remit le reste dans sa boîte. Il sortit ensuite dans la rue, un sourire aux lèvres. Il avait attendu cette lettre avec tant d’impatience, il savait bien que c’était la bonne, puisque le notaire avait fait graver son adresse sur ses enveloppes.

Enfin, une nouvelle vie allait commencer… venait de commencer avec l’arrivée de cette lettre. Parce qu’il n’avait pas attendu l’avis du notaire pour changer de vie. Il venait de signer un compromis de vente pour acquérir un bel appartement. Oh, rien de vraiment luxueux, un appartement un peu plus grand et surtout bien à lui cette fois. Le concessionnaire n’attendait que le chèque pour qu’il puisse prendre possession de sa nouvelle voiture. Il est vrai que toutes ces dépenses étaient conséquentes, mais le notaire lui avait indiqué la somme que lui léguait sa vieille tante avec certitude. Il avait bien spécifié qu’il fallait attendre de ses nouvelles avant de prendre toute décision. Mais Michael connaissait sa tante : elle avait été si économe… Et à présent il avait l’enveloppe tant attendue entre les mains. Non, il ne l’ouvrirait pas tout de suite, il voulait encore profiter de ce bonheur, le faire durer. Il allait marcher quelques minutes encore, et il prendrait une coupe de champagne à la terrasse de ce petit bar si sympathique. Il fêterait ainsi le départ de sa nouvelle vie.

Au moment de s’asseoir, il ne tint plus, et ouvrit la missive. Il voulait à tout prix connaître la date à laquelle la somme serait versée sur son compte, et ensuite il téléphonerait au garage pour fixer une date pour la réception de la voiture.

Monsieur,

Comme convenu, je reprends contact avec vous dans l’affaire citée en référence. Je souhaiterais vous rencontre dans les plus brefs délais. En effet, des faits nouveaux concernant votre tante ont été portés à notre connaissance, et ils viennent bouleverser ce dossier qui semblait limpide.

Un créancier s’est fait connaître il y a peu, et il semblerait que sa créance fort élevée soit absolument incontestable. Dans ces conditions votre tante ne serait pas solvable, et il faudra envisager de refuser la succession.

Je vous remercie de bien vouloir prendre contact avec mon secrétariat afin de fixer un rendez-vous…..

La lettre lui glissa des mains jusqu’à terre. Le consommateur assis à une table proche, se pencha pour la ramasser, et la parcourut rapidement du regard avant de la poser devant Michael. C’est le moment que choisit le serveur pour prendre la commande. Mais Michael se leva sans un mot, passa devant lui sans le regarder et partit, abattu, la lettre pendue au bout de ses doigts. Le client qui lui avait ramassé la lettre lui emboîta le pas. Le serveur les regarda s’éloigner, étonné de leur attitude, puis il haussa les épaules et rentra dans le bar.

Michel marchait d’un pas lourd. La tête lui tournait. Parfois, il devait s’arrêter, se tenir aux murs avant de reprendre sa marche. Il ne savait d’ailleurs pas où il allait, il marchait machinalement, droit devant lui. Dans sa tête, résonnaient inlassablement les mêmes mots « ruine, facture, créance, honte, appartement, nouvelle voiture, promesse de vente, ruine, ruine, honte… » Les mots martelaient son crâne, ses facultés de réflexion étaient bloquées, comme anéanties. Michael tanguait, flanchait, se redressait, peinait, et finalement il tournoya sur lui-même et s’écroula sur une borne en pierre.

L’inconnu du café qui l’avait suivi, s’approcha alors. Il posa sa main sur son épaule, mais Michael ne réagit pas. « Excusez-moi, Monsieur,… » Toujours pas de réaction. Il interrompit Michael dans ses réflexions en parlant avec énergie : « Je vous prie de m’excuser, Monsieur Bourbin, mais il faut que je vous parle. Vous allez penser que je suis bien importun et indiscret de vous aborder ainsi. Il se trouve que j’ai lu votre courrier au moment où je l’ai ramassé, et que j’ai compris que vous êtes dans une situation sinon difficile, du moins fort délicate. Mais je peux vous aider ».

A ces mots, Michael leva la tête, soudain intéressé, et un peu interloqué. Mais les bonnes manières de l’inconnu lui faisaient bonne impression, et surtout, l’état mental dans lequel il se trouvait ne lui permettait pas de réfléchir. D’ailleurs, l’inconnu continuait : « J’ai un moyen facile de vous faire gagner de l’argent. J’ignore combien il vous faut, mais dans un premier temps, c’est cinq milles Euros que je peux vous proposer. Voilà : avec des amis, nous organisons des paris les plus fous. Cette fois, nous avons parié que je prendrai le volant d’une voiture, qu’on me confierait une mallette et que je ne me ferai pas prendre par les copains, et ce, quelles que soient les circonstances. C’est à la fois facile, et peut-être un peu périlleux, parce que tous les coups sont permis. Lorsque je vous ai vus désemparés, je me suis dit que je pouvais vous faire profiter de ce pari, parce que je n’aime pas conduire. Voulez-vous me remplacer ? Vous pourrez gagner le pari, et je vous donnerai le gain. Si vous avez une oreillette pour votre téléphone portable, nous pourrons rester en contact. »

Michael, la tête comme dans un étau, ne retint que le chiffre de « cinq mille Euros » de tout ce discours. Il acquiesça immédiatement et suivi l’inconnu. Celui-ci passa un coup de fil : « Nous serons là dans cinq minutes et nous attendrons la mallette ».

« Voilà la voiture, installez-vous au volant. Dès que la pochette vous sera remise, démarrez en trombe, prenez la direction de Vertal, je vous donnerai les indications par téléphone pour la suite. Bon courage ! »

L’inconnu se recula dans l’embrasement d’une porte cochère, une voiture s’arrêta à la hauteur de Michael, le passager lui lança la mallette par la fenêtre laissée ouverte, et Michael démarra. Tant qu’il roulait en ville, il respecta les limites de vitesse de peur de commettre l’irréparable. Il attendait d’atteindre la campagne pour accélerer et rejoindre le lieu convenu dans les délais impartis.

« - Tout va bien ?
- Oui.
- Avez-vous remarqué si quelqu’un vous suivait ? Mes amis vont tout faire pour vous faire perdre, c’est dans la règle du jeu.
- Je n’ai rien remarqué… si, une voiture de police approche.
- Accélérez ! Mes potes se sont déguisés. N’oubliez pas, il y a cinq mille Euros à la clef. Vous pouvez prendre toutes les initiatives que vous voulez, pourvu que vous ne vous fassiez pas prendre la mallette. »

Michael se prit au jeu. Comme il était sorti de l’agglomération, il se mit à accélérer. La voiture de police fit de même et alluma son gyrophare et sa sirène. Michael sourit en accélérant encore un peu : la ligne de droite lui permettait de rouler vite, et la voiture lui semblait puissante ! Quel plaisir de conduire un tel bolide ! Il accéléra encore un peu, la police toujours derrière lui. Elle semblait se rapprocher. A présent, Michael roulait à une telle vitesse qu’il dut doubler dangereusement le véhicule devant lui, et se rabattre brutalement. S’il continuait en ligne droite, il serait rattrapé, il lui fallait opter pour une stratégie différente. A l’intersection suivante, il freina brutalement, puis tourna à gauche, passant de justesse devant une voiture qui arrivait. La voiture de police dût s’arrêter, et Michael pu ainsi gagner du terrain. Son bolide était excellent dans les accélérations, alors que l’autre véhicule était plus performant dans une vitesse constante. Il fallait donc changer de direction souvent pour fuir et échapper aux amis de… de qui déjà ? Il n’avait pas donné son nom.

« - Où en êtes-vous ?
- Au milieu de champs de maïs. Je tourne une fois à droite, une fois à gauche, parce que je suis plus rapide dans les accélérations.
- Très bien. Continuez. Si vous arrivez à vous cacher, ce sera parfait. Si les autres ne vous retrouvent pas, nous gagnerons. »

Michael était accroché au volant. Il doublait, se rabattait, tournait, revenait en arrière, toujours suivi de près par la voiture de police. Décidemment les amis de l’homme rencontré étaient de bons conducteurs et tenaient à gagner eux aussi leur pari.

C’est alors que Michael vit une autre voiture de police venant en face. Cette fois, c’était terminé, il avait perdu, à moins que…

Il tourna brutalement dans le chemin situé sur sa droite, arrêta sa voiture dans un crissement de freins, détacha sa ceinture de sécurité, attrapa la mallette de la main droite tout en ouvrant la porte de sa voiture, et s’élança dans le champ de maïs pour disparaître à la vue de ses poursuivants. « Cette fois, je leur ai échappé ! » se dit-il très fier.

« - Que se passe-t-il ?
-  Saviez-vous que vos amis avaient deux voitures de police à leur disposition ?
- Que dites-vous ? Vous avez perdu ?
- Non, lorsque j’ai vu l’autre voiture, je me suis arrêté, et je me suis réfugié dans un champ de maïs. Ils ne me retrouveront jamais. Et dans la nuit je ressortirai. Nous avons gagné ! »

Michael avança dans ce qu’il lui semblait être l’autre extrémité du champ. « Ce qu’il y a de bien avec les champs de maïs, c’est qu’ils sont plantés de telle sorte qu’on peut se repérer. Je vais traverser, sortir de l’autre côté, et m’échapper à pied. Je serai plus discret ! »

Michael marcha à travers les épis. Enfin, il atteignit le bord. Il s’arrêta, il lui avait semblé entendre des voix : « Il est cerné, d’où qu’il sorte, il y aura quelqu’un pour l’arrêter ».

Il recula précipitamment pour se remettre à l’abri, et comme il n’avait plus rien à faire, il s’assit et attendit. Il lui fallut de longues minutes pour calmer les battements de son cœur. Heureusement que les hommes parlaient à voix haute, sinon il aurait perdu le grand jeu ! Et comme les émotions de la journée avaient été particulièrement fortes, il s’endormit à même le sol.

« Quel est ce bruit ! » Michael se réveilla en sursaut ! « Un hélicoptère, s’écria-t-il dans le téléphone, que dois-je faire ? … Allô ! Allô ! On a coupé ». Il s’écrasa au milieu d’une rangée, espérant que l’hélicoptère ne descendrait pas trop bas, sinon la puissance de son rotor aurait le même effet sur le maïs qu’un sèche-cheveux dans une chevelure. Il serait immédiatement repéré. Heureusement, il se contentait de voler en rond suffisamment haut pour ne pas le voir.

Michael essaya de rappeler son correspondant pour savoir s’il avait perdu ou s’il devait continuer le jeu de cache-cache. Mais il fit une fausse manœuvre, et mit la radio.  « On apprend à l’instant qu’un vol à main armée a été commis dans la plus grande bijouterie de la Mérande. Tous les bijoux ont été emportés. La police est sur la trace d’un suspect qui a fuit en voiture. Actuellement il est poursuivi, mais la police espère mettre rapidement la main sur lui. »

Michael eut une douche froide. D’un coup, son cerveau s’était remis à fonctionner. Comment avait-il pu croire à une histoire aussi farfelue. Comment allait-il pouvoir se justifier ? Personne ne le croirait. C’est alors qu’un chien sauta sur lui. « Ne bougez plus où vous êtes un homme mort ! » La police l’avait retrouvé…

dimanche 9 octobre 2011

Le chien

C’était un beau chien. Un boxer à la robe couleur fauve accroché à un poteau au bord de la Reubarbe. Il tirait comme un fou sur sa laisse et aboyait à perdre haleine la tête dirigée vers l’eau. Tout son corps était tendu vers le courant, on sentait que si on le libérait, il sauterait dans le cours d’eau.

Mais que faisait donc ce chien, au milieu de la ville, accroché à un piquet ? De jeunes étudiants, venus réviser leurs cours dans le soleil de l’été indien finirent par en avoir assez de ce raffut.
- Je n’arrive plus à me concentrer avec tout ce boucan.
- Moi non plus. Où est donc son maître ? Pourquoi laisse-t-il hurler son chien ?
- Il n’y a personne sur les berges. Où peut-il bien être ?
- J’ai cru voir une femme qui attachait la laisse au poteau, j’étais concentré dans mon cours, mais je ne crois pas l’avoir vue repasser devant moi.
- Cela fait bien dix minutes que ce cabot hurle à mort. Si on le libérait ?
- Attends… Une femme passe devant nous, accroche son chien, et disparaît. Cela ne te semble pas curieux ?
- Comment, elle serait tombée à l’eau ?
- Je ne vois que cette solution.

Les deux compères restent un moment en silence. Puis :
- C’était donc ça le bruit que j’ai entendu, je n’y ai pas fait attention, je croyais qu’il s’agissait d’un enfant qui lançait des cailloux dans l’eau.

Les étudiants s’étaient levés et regardaient le courant.
- Qu’allons-nous faire ?
- Téléphoner aux pompiers.
L’un d’eux compose le 18.
- Allô ! Venez vite, nous sommes le long de la Reubarbe, une femme s’est jetée à l’eau pour se suicider après avoir attaché son chien à un poteau. Il hurle à la mort en direction du courant, et essaye de se libérer pour partir chercher sa maîtresse. Nous sommes exactement à hauteur du quai Bollivar.

A son ami en coupant la communication : « ils arrivent ».

Lorsqu’on attend les secours, le temps s’écoule interminablement. Les jeunes gens sont de plus impatients, ils consultent leur montre toutes les dix secondes, estimant que plus de cinq minutes pour le moins se sont écoulés depuis qu’ils l’ont consultée la dernière fois. Leur impatience grandit. Ils scrutent le cours d’eau, croient voir, qui une écharpe, qui une main ou une chevelure dans des remous. L’eau est si boueuse qu’ils ne distinguent rien du tout, mais finissent par reconnaître une branche, quelques algues ou une bouteille jetée négligemment dans le cours d’eau.

Enfin, ils entendent la sirène des pompiers. L’un des jeunes grimpe sur la route pour leur faire signe :

- C’est par là, venez vite. Voici le chien.

Le capitaine les interroge et donne des ordres brefs, immédiatement mis à exécution par son équipe compétente. Voilà les plongeurs déjà prêts. Ils courent sur le rivage, enfilent leurs palmes, ajustent leur masque, placent l’embout dans leur bouche, et déjà ils disparaissent dans l’eau sombre. Pendant ce temps, le canot est mis à l’eau. Le pilote suit ses plongeurs des yeux tout en scrutant les abords. Mais la visibilité est tellement faible qu’ils ne peuvent progresser qu’avec grande lenteur.

Les badauds s’agglutinent sur le trottoir au-dessus de la berge, ils échangent des commentaires « Il paraît qu’un chien a jeté sa maîtresse dans l’eau ! » « Croyez-vous ? J’ai entendu dire qu’un homme a voulu se suicider en se jetant du pont » « Pas du tout, il s’agit d’un enfant qui a fait le pari de traverser la Reubarbe à la nage ».

Le chien continue de hurler, malgré les tentatives des uns et des autres de les calmer. Brutalement, le capitaine prend une décision : « Ce chien nous casse les oreilles et ne nous est d’aucune aide si ce n’est qu’il nous énerve. Vous deux, emmenez-le à la SPA. Les deux pompiers désignés détachent le boxer de son poteau, et tirent sur sa laisse tandis que le chien continue de hurler en direction de l’eau. Mais les deux hommes ont le dessus, ils l’engouffrent dans un véhicule, et démarrent direction du refuge pour les animaux.

Pendant ce temps, les recherches se poursuivent assidument. Des équipes de renfort sont venues compléter celles déjà sur place. Deux nouveaux canots sont mis à l’eau, et chaque équipe part dans une direction différente pour intensifier les recherches.

Entre temps, le SAMU a été prévenu, un véhicule se gare, le médecin descend sur la berge avec son matériel, se poste près de l’eau, prêt à agir dès que le corps sera retrouvé.

Cette tension est insoutenable, mais nos deux étudiants ne peuvent s’en aller. La police est arrivée sur les lieux et les interroge pour tenter de comprendre le drame qui vient de se dérouler. L’anxiété devient palpable, elle grandit avec les secondes qui passent, et chaque minute diminue la chance de retrouver la femme vivante.

De leur côté, les pompiers se garent devant les locaux de la SPA. « Nous vous ramenons un chien abandonné ».
- Mais il a collier, il n’est pas abandonné. S’il a sa médaille, nous pourrons trouver les coordonnées de son propriétaire et le contacter pour qu’il vienne rechercher son boxer. C’est un beau chien, bien entretenu, je doute qu’il puisse être abandonné.
- Pourtant, c’est bien ce qui est arrivé : sa propriétaire l’a attaché à un pilier au bord de la Reubarbe, puis a plongé dans l’eau pour se prendre la vie. Mais si vous pouviez nous donner ses coordonnées, nous pourrions au moins faire prévenir sa famille.
- Suivez-moi.

Le préposé saisit la laisse du chien qui se calme enfin, et pénètre dans le bâtiment. Il regarde attentivement la médaille accrochée au collier, relève les numéros et les introduit dans son ordinateur. Il imprime la fiche qui apparaît sur son écran.
- Voici, vous trouverez l’adresse et même le numéro de téléphone.

Les deux pompiers remercient et repartent, leur papier à la main. Il leur est difficile d’approcher le bord de l’eau, les badauds forment un écran impénétrable. Péniblement, ils arrivent à traverser la foule compacte. Ils s’approchent de leur capitaine, rendent compte de leur mission et lui tendent le papier.

- Essayons de téléphoner chez elle, peut-être a-t-elle de la famille qui répondra.
- Allô, je suis le capitaine des pompiers, et j’ai trouvé un boxer accroché sur la berge de la Reubarbe…
- Ainsi vous avez retrouvé mon chien ? Où donc ? Il m’a faussé compagnie ce matin !

jeudi 15 septembre 2011

Dans les champs

« Tu veux bien m’emmener dans les champs ? »
C’est Fabrice qui interpelle sa mère. Il a décidé d’apprendre à conduire, et de temps en temps, le soir, elle l’emmène dans les champs pour lui expliquer le maniement d’une voiture. Ce soir-là elle n’avait vraiment pas envie de ressortir, sa journée avait été chargée. « D’accord, mais pas plus d’une demi-heure ».


Ils partent, Madeleine prend le volant pour sortir du village. Ils se rendent dans le chemin habituel, où ils savent qu’il n’y aura aucun passage, qu’ils ne seront pas dérangés. Ce n’est pas encore la saison des moissons, le soir il n’y a plus aucun trafic de tracteur.


Ils contournent la dernière maison du village.
« - Je m’arrêterai, comme d’habitude après le virage pour avoir une ligne droite devant nous. Tiens, tu as vu, Fabrice, il y a une voiture. Je ne la connais pas. Je n’ai jamais vu cette voiture dans le village. Que fait cet homme à côté du champ de maïs ? Que peut-il bien faire, à cette heure et à cet endroit ? »


Madeleine avance lentement, peu rassurée. Elle dépasse la voiture, et voit que l’homme est occupé à tasser la terre sous ses pieds.


« Vraiment curieux. Qu’en penses-tu ? C’est même louche. Que peut-il avoir enterré au bord d’un champ, à cette heure ? Je n’ai pas envie de m’arrêter près de lui. Nous allons faire demi-tour plus loin. En repassant, tu noteras le numéro du véhicule. »


C’est ce qu’ils font. « ZE 251 MN », mais ils oublient de relever la marque du véhicule, c’est une berline de couleur bleu roi. Madeleine prend note mentalement de l’apparence de l’homme : grand (près d’un mètre quatre-vingt-dix), cheveux châtains en brosse, ses lunettes de soleil empêchent de le détailler plus avant. Par contre il tient dans sa main une tronçonneuse emballée dans un plastique fluo jaune. Encore plus curieux. Le champ ne lui appartient pas. Il est certes près d’un arbre. Mais que lui sert une tronçonneuse à cet endroit ? On n’enterre pas un arbre coupé. Et l’arbre ne semble pas avoir eu des branches coupées.


Lorsqu’ils passent devant lui, l’homme fixe Madeleine, et fait un signe de tête. Dans son rétroviseur, elle voit qu’il range sa tronçonneuse dans le coffre de sa voiture.


Elle poursuit sa route dans une autre direction. Mais la leçon de conduite de ce soir est mauvaise, tant de la part de l’instructrice que de l’élève. Fabrice a du mal à éviter les ornières, il monte sur le terre-plein, n’arrive pas à garder sa droite. Madeleine serre son siège de ses deux mains, elle est angoissée, et ça se voit. Tous deux sont marqués par ce qu’ils ont vu ils ne peuvent s’empêcher de penser au pire. C’est pénible. Ils rentrent plus tôt que prévu, et prennent soin de bien verrouiller la porte derrière eux. Ils habitent un village, et comme tous les habitants, ils déverrouillent leur porte d’entrée le matin, et la verrouillent le soir. Le reste du temps, tout le monde peut entrer et sortir à sa convenance. Les « vieux » du village, lorsqu’ils partent faire une course, ferment leur porte à clef, et laissent la clef sur la serrure, de sorte que si quelqu’un veut déposer quelque chose, il peut le faire en leur absence. C’est ainsi que l’on vit dans le village de Madeleine, et c’est pourquoi la scène vue dans les champs prend une telle ampleur pour elle.


Le lendemain, elle est réveillée tôt, comme d’habitude. Elle cherche le journal dans la boîte aux lettres, et l’ouvre en prenant son petit-déjeuner. Habituellement, elle commence par les pages nationales, cette fois elle préfère regarder les faits-divers. Elle interpelle son mari : « Il n’y a aucune femme disparue »
- Tu penses encore à cette histoire, mais tu as fabulé, ce n’était rien du tout.
- Alors explique-moi ce que faisait cet homme, une tronçonneuse à la main, le soir, à un endroit où il avait tassé de la terre ? Ce n’est pas logique.
- Oublie tout cela.  


Mais Madeleine n’arrive pas à oublier. Elle ne pense en réalité qu’à cela. Il est neuf heures, elle décide d’en avoir le cœur net. Elle sort de la maison et part se promener, à pied, dans le chemin. Elle reconnaît sans problème l’endroit où se trouvait l’homme. Il y a bien trois mètres de terrain qui séparent le bord de la route et le début du champ de maïs. Et il y a une marque ovale : c’est de la terre fraîchement retournée. L’arbre, quant à lui, ne montre aucun signe de branche coupée. Elle se penche sur la terre, et se redresse effrayée : elle entend un bruit de voiture. Vite, elle se précipite dans le champ pour se rendre invisible. Elle entend la voiture approcher et s’arrêter. Elle recule tout doucement pour ne pas faire bouger les tiges. Entre les feuilles, elle devine que le véhicule est bleu roi. Encore lui… Elle s’enfonce plus encore dans le maïs. Elle ne bouge plus, ose à peine respirer. Elle regarde sa montre : voilà déjà trente minutes qu’il est là. Mais que fait-il donc ?


Lui aussi s’avance à présent dans le maïs. L’aurait-il vue ? Elle essaye de se faufiler, cette fois non plus droit derrière elle, mais sur le côté. Elle bouge au rythme de l’homme pour qu’il n’entende pas le bruit des feuilles froissées. Puis plus rien… Encore un peu de bruit de feuilles : soit il s’avance vers elle, soit il ressort du champ. Madeleine est tétanisée. Le moteur se fait entendre. Il est parti.


Madeleine s’écroule sur place, et ressent à présent pleinement toute la peur qui l’a habitée durant ces longues minutes. Elle était folle de prendre de telles initiatives, de s’aventurer à cet endroit, toute seule, sans prévenir personne. Elle reprend lentement ses esprits, et ose s’approcher de la route, l’oreille toujours aux aguets. En arrivant au bord du champ, elle reste ébahie : il n’y a plus aucune marque de terre retournée. L’homme a remis des plantes, de l’herbe de sorte que plus rien ne laisse penser que la terre ait été pu être retournée.


Madeleine regarde attentivement la route de tous côtés, ne voit rien, et ose se risquer au-delà de la première rangée de maïs. Elle traverse la route en courant, pour se cacher dans le champ situé juste en face. Elle loue les agriculteurs d’avoir semé tant de maïs. Jamais elle n’aurait pu se cacher dans un champ de pommes de terre ou de blé. Heureusement qu’elle connaît bien les lieux. Elle marche droit devant elle. Elle va traverser le champ dans sa longueur : de l’autre côté, il y un autre chemin qui la ramènera au village.


Lorsqu’elle pénètre à nouveau dans le village, elle est saisie de frissons : la voiture bleue est garée là-bas, au bout de la route qu’elle avait prise à l’aller. C’est donc que l’homme a des doutes et qu’il la guettait. Cette fois, c’est promis, elle ne s’aventurera plus dans ce coin. Au contraire, elle prend une ruelle du village, et rentre chez elle par les passages entre les maisons.


A peine rentrée, elle téléphone à la gendarmerie, et essaye d’expliquer clairement ses impressions. Les gendarmes l’écoutent d’abord avec ironie, puis avec sérieux. Ils lui demandent de passer à la gendarmerie pour faire une déclaration plus complète.

En fin d’après-midi, Madeleine monte dans sa voiture pour faire des courses dans le supermarché de proximité. En roulant, elle voit brutalement une voiture bleue roi dans son rétroviseur. Elle reconnaît la chevelure de l’homme. Il a toujours ses lunettes de soleil. Madeleine sent la peur monter en elle. Bien entendu, l’homme avait repéré sa Smart rose. Elle peste contre le marché de l’occasion qui lui a fait acheter une voiture rose. Elle était bon marché, voilà pourquoi elle l’a choisie. Elle n’a jamais aimé la couleur de sa voiture, mais ce jour-là moins que jamais.


Elle se rend au supermarché, se disant qu’il ne pourra rien lui arriver dans un endroit public. Elle se gare à proximité de l’entrée, et fonce dans le magasin. Elle fait ses courses tout à fait normalement, l’œil aux aguets. Le voilà qui entre, lui aussi a pris un caddie. Il la suit dans les rayons. Madeleine a presque terminé. Elle s’approche d’une caisse, celle qui a la plus longue queue. L’homme par contre se rend à une autre caisse. Il pose ses articles sur le tapis. Une autre personne déballe ses marchandises derrière lui. Madeleine en profite pour glisser à la personne placée devant elle : « j’ai oublié mon porte-monnaie dans la voiture ». Elle laisse tout en plan, se glisse derrière les clients, et file vers le parking. Elle saute dans sa voiture, et démarre en trombe.


Au moment où elle quitte le parking, elle voit l’homme qui la regarde du seuil du magasin. Elle rentre aussi vite que possible, et gare sa Smart dans sa cour. Elle n’a pu faire ses courses, elle va préparer le repas d’anniversaire de Fabrice avec les moyens du bord. Il aura une tarte à la place d’un gâteau.


Madeleine prépare de la pâte à tarte. Ses mains sont pleines de farine. Elle coupe le beurre. Au loin, elle entend un hélicoptère qui tourne, puis une voiture qui s’approche et qui se gare devant la maison. Elle jette un coup d’œil par la fenêtre, mais ne voit rien, la voiture doit être arrêtée juste sous les fenêtres.


Elle entend la porte d’entrée s’ouvrir, mais elle ne se retourne pas. Chez elle tout le monde entre et sort. Pourtant elle est surprise, parce que, habituellement, ceux qui entrent s’annoncent. « Est-ce toi, Fabrice ? » Personne ne répond, mais des bruits de pas indiquent que quelqu’un s’approche. « Qui est là ? » Elle se retourne, et se fige, saisie, les mains couvertes de pâte et de farine.
- Que voulez-vous ?
- C’est bien vous qui m’avez dénoncé ?
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
- Vous comprenez fort bien. Il n’y a que vous qui êtes passée près de l’endroit où je venais d’enterrer ma femme. Votre voiture est bien trop reconnaissable. Peu possèdent une smart toute rose. Et comme vous vous garez devant votre maison, il m’a été facile de vous repérer et de vous retrouver.
- Je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire.
- Les gendarmes sont venus chez moi, ils ont essayé de m’arrêter, mais je les ai vus arriver, et j’ai pu fuir à temps. Je sais bien que je ne pourrai toujours leur échapper, surtout avec les moyens qu’ils ont mis en œuvre pour me retrouver. Mais il me fallait encore accomplir une chose. Et maintenant,…

Il s’interrompt, parce que le bruit de l’hélicoptère se fait plus proche, il semble faire du stationnaire au-dessus de la maison. En même temps, des voitures s’arrêtent avec un crissement de freins devant la maison. De la cuisine, on peut voir les lumières de gyrophares. L’homme se fait plus menaçant encore, s’approche de Madeleine en brandissant un couteau. « A présent, c’est votre tour, vous allez mourir.
- Vous aggravez votre cas, les gendarmes sont devant la porte. Vous serez arrêté.
- Oui, peut-être, mais j’aurai au moins la satisfaction de vous avoir tuée. »


Il s’approche lentement pour avoir la jouissance de voir dans les yeux de sa victime, la peur de mourir. Elle leva les bras devant elle, la farine saupoudrait le sol, il y eut un cri horrible…

- Que s’est-il passé, demanda le gendarme en brandissant son arme. Ils étaient une dizaine derrière lui à pointer leur révolver.
- Il a voulu me tuer, je me suis défendue, il s’est écroulé, la nuque cognant contre l’angle du coffre à bois. Je crois bien qu’il est mort…