Des nœuds dans mon fil

jeudi 15 septembre 2011

Dans les champs

« Tu veux bien m’emmener dans les champs ? »
C’est Fabrice qui interpelle sa mère. Il a décidé d’apprendre à conduire, et de temps en temps, le soir, elle l’emmène dans les champs pour lui expliquer le maniement d’une voiture. Ce soir-là elle n’avait vraiment pas envie de ressortir, sa journée avait été chargée. « D’accord, mais pas plus d’une demi-heure ».


Ils partent, Madeleine prend le volant pour sortir du village. Ils se rendent dans le chemin habituel, où ils savent qu’il n’y aura aucun passage, qu’ils ne seront pas dérangés. Ce n’est pas encore la saison des moissons, le soir il n’y a plus aucun trafic de tracteur.


Ils contournent la dernière maison du village.
« - Je m’arrêterai, comme d’habitude après le virage pour avoir une ligne droite devant nous. Tiens, tu as vu, Fabrice, il y a une voiture. Je ne la connais pas. Je n’ai jamais vu cette voiture dans le village. Que fait cet homme à côté du champ de maïs ? Que peut-il bien faire, à cette heure et à cet endroit ? »


Madeleine avance lentement, peu rassurée. Elle dépasse la voiture, et voit que l’homme est occupé à tasser la terre sous ses pieds.


« Vraiment curieux. Qu’en penses-tu ? C’est même louche. Que peut-il avoir enterré au bord d’un champ, à cette heure ? Je n’ai pas envie de m’arrêter près de lui. Nous allons faire demi-tour plus loin. En repassant, tu noteras le numéro du véhicule. »


C’est ce qu’ils font. « ZE 251 MN », mais ils oublient de relever la marque du véhicule, c’est une berline de couleur bleu roi. Madeleine prend note mentalement de l’apparence de l’homme : grand (près d’un mètre quatre-vingt-dix), cheveux châtains en brosse, ses lunettes de soleil empêchent de le détailler plus avant. Par contre il tient dans sa main une tronçonneuse emballée dans un plastique fluo jaune. Encore plus curieux. Le champ ne lui appartient pas. Il est certes près d’un arbre. Mais que lui sert une tronçonneuse à cet endroit ? On n’enterre pas un arbre coupé. Et l’arbre ne semble pas avoir eu des branches coupées.


Lorsqu’ils passent devant lui, l’homme fixe Madeleine, et fait un signe de tête. Dans son rétroviseur, elle voit qu’il range sa tronçonneuse dans le coffre de sa voiture.


Elle poursuit sa route dans une autre direction. Mais la leçon de conduite de ce soir est mauvaise, tant de la part de l’instructrice que de l’élève. Fabrice a du mal à éviter les ornières, il monte sur le terre-plein, n’arrive pas à garder sa droite. Madeleine serre son siège de ses deux mains, elle est angoissée, et ça se voit. Tous deux sont marqués par ce qu’ils ont vu ils ne peuvent s’empêcher de penser au pire. C’est pénible. Ils rentrent plus tôt que prévu, et prennent soin de bien verrouiller la porte derrière eux. Ils habitent un village, et comme tous les habitants, ils déverrouillent leur porte d’entrée le matin, et la verrouillent le soir. Le reste du temps, tout le monde peut entrer et sortir à sa convenance. Les « vieux » du village, lorsqu’ils partent faire une course, ferment leur porte à clef, et laissent la clef sur la serrure, de sorte que si quelqu’un veut déposer quelque chose, il peut le faire en leur absence. C’est ainsi que l’on vit dans le village de Madeleine, et c’est pourquoi la scène vue dans les champs prend une telle ampleur pour elle.


Le lendemain, elle est réveillée tôt, comme d’habitude. Elle cherche le journal dans la boîte aux lettres, et l’ouvre en prenant son petit-déjeuner. Habituellement, elle commence par les pages nationales, cette fois elle préfère regarder les faits-divers. Elle interpelle son mari : « Il n’y a aucune femme disparue »
- Tu penses encore à cette histoire, mais tu as fabulé, ce n’était rien du tout.
- Alors explique-moi ce que faisait cet homme, une tronçonneuse à la main, le soir, à un endroit où il avait tassé de la terre ? Ce n’est pas logique.
- Oublie tout cela.  


Mais Madeleine n’arrive pas à oublier. Elle ne pense en réalité qu’à cela. Il est neuf heures, elle décide d’en avoir le cœur net. Elle sort de la maison et part se promener, à pied, dans le chemin. Elle reconnaît sans problème l’endroit où se trouvait l’homme. Il y a bien trois mètres de terrain qui séparent le bord de la route et le début du champ de maïs. Et il y a une marque ovale : c’est de la terre fraîchement retournée. L’arbre, quant à lui, ne montre aucun signe de branche coupée. Elle se penche sur la terre, et se redresse effrayée : elle entend un bruit de voiture. Vite, elle se précipite dans le champ pour se rendre invisible. Elle entend la voiture approcher et s’arrêter. Elle recule tout doucement pour ne pas faire bouger les tiges. Entre les feuilles, elle devine que le véhicule est bleu roi. Encore lui… Elle s’enfonce plus encore dans le maïs. Elle ne bouge plus, ose à peine respirer. Elle regarde sa montre : voilà déjà trente minutes qu’il est là. Mais que fait-il donc ?


Lui aussi s’avance à présent dans le maïs. L’aurait-il vue ? Elle essaye de se faufiler, cette fois non plus droit derrière elle, mais sur le côté. Elle bouge au rythme de l’homme pour qu’il n’entende pas le bruit des feuilles froissées. Puis plus rien… Encore un peu de bruit de feuilles : soit il s’avance vers elle, soit il ressort du champ. Madeleine est tétanisée. Le moteur se fait entendre. Il est parti.


Madeleine s’écroule sur place, et ressent à présent pleinement toute la peur qui l’a habitée durant ces longues minutes. Elle était folle de prendre de telles initiatives, de s’aventurer à cet endroit, toute seule, sans prévenir personne. Elle reprend lentement ses esprits, et ose s’approcher de la route, l’oreille toujours aux aguets. En arrivant au bord du champ, elle reste ébahie : il n’y a plus aucune marque de terre retournée. L’homme a remis des plantes, de l’herbe de sorte que plus rien ne laisse penser que la terre ait été pu être retournée.


Madeleine regarde attentivement la route de tous côtés, ne voit rien, et ose se risquer au-delà de la première rangée de maïs. Elle traverse la route en courant, pour se cacher dans le champ situé juste en face. Elle loue les agriculteurs d’avoir semé tant de maïs. Jamais elle n’aurait pu se cacher dans un champ de pommes de terre ou de blé. Heureusement qu’elle connaît bien les lieux. Elle marche droit devant elle. Elle va traverser le champ dans sa longueur : de l’autre côté, il y un autre chemin qui la ramènera au village.


Lorsqu’elle pénètre à nouveau dans le village, elle est saisie de frissons : la voiture bleue est garée là-bas, au bout de la route qu’elle avait prise à l’aller. C’est donc que l’homme a des doutes et qu’il la guettait. Cette fois, c’est promis, elle ne s’aventurera plus dans ce coin. Au contraire, elle prend une ruelle du village, et rentre chez elle par les passages entre les maisons.


A peine rentrée, elle téléphone à la gendarmerie, et essaye d’expliquer clairement ses impressions. Les gendarmes l’écoutent d’abord avec ironie, puis avec sérieux. Ils lui demandent de passer à la gendarmerie pour faire une déclaration plus complète.

En fin d’après-midi, Madeleine monte dans sa voiture pour faire des courses dans le supermarché de proximité. En roulant, elle voit brutalement une voiture bleue roi dans son rétroviseur. Elle reconnaît la chevelure de l’homme. Il a toujours ses lunettes de soleil. Madeleine sent la peur monter en elle. Bien entendu, l’homme avait repéré sa Smart rose. Elle peste contre le marché de l’occasion qui lui a fait acheter une voiture rose. Elle était bon marché, voilà pourquoi elle l’a choisie. Elle n’a jamais aimé la couleur de sa voiture, mais ce jour-là moins que jamais.


Elle se rend au supermarché, se disant qu’il ne pourra rien lui arriver dans un endroit public. Elle se gare à proximité de l’entrée, et fonce dans le magasin. Elle fait ses courses tout à fait normalement, l’œil aux aguets. Le voilà qui entre, lui aussi a pris un caddie. Il la suit dans les rayons. Madeleine a presque terminé. Elle s’approche d’une caisse, celle qui a la plus longue queue. L’homme par contre se rend à une autre caisse. Il pose ses articles sur le tapis. Une autre personne déballe ses marchandises derrière lui. Madeleine en profite pour glisser à la personne placée devant elle : « j’ai oublié mon porte-monnaie dans la voiture ». Elle laisse tout en plan, se glisse derrière les clients, et file vers le parking. Elle saute dans sa voiture, et démarre en trombe.


Au moment où elle quitte le parking, elle voit l’homme qui la regarde du seuil du magasin. Elle rentre aussi vite que possible, et gare sa Smart dans sa cour. Elle n’a pu faire ses courses, elle va préparer le repas d’anniversaire de Fabrice avec les moyens du bord. Il aura une tarte à la place d’un gâteau.


Madeleine prépare de la pâte à tarte. Ses mains sont pleines de farine. Elle coupe le beurre. Au loin, elle entend un hélicoptère qui tourne, puis une voiture qui s’approche et qui se gare devant la maison. Elle jette un coup d’œil par la fenêtre, mais ne voit rien, la voiture doit être arrêtée juste sous les fenêtres.


Elle entend la porte d’entrée s’ouvrir, mais elle ne se retourne pas. Chez elle tout le monde entre et sort. Pourtant elle est surprise, parce que, habituellement, ceux qui entrent s’annoncent. « Est-ce toi, Fabrice ? » Personne ne répond, mais des bruits de pas indiquent que quelqu’un s’approche. « Qui est là ? » Elle se retourne, et se fige, saisie, les mains couvertes de pâte et de farine.
- Que voulez-vous ?
- C’est bien vous qui m’avez dénoncé ?
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
- Vous comprenez fort bien. Il n’y a que vous qui êtes passée près de l’endroit où je venais d’enterrer ma femme. Votre voiture est bien trop reconnaissable. Peu possèdent une smart toute rose. Et comme vous vous garez devant votre maison, il m’a été facile de vous repérer et de vous retrouver.
- Je ne comprends pas du tout ce que vous voulez dire.
- Les gendarmes sont venus chez moi, ils ont essayé de m’arrêter, mais je les ai vus arriver, et j’ai pu fuir à temps. Je sais bien que je ne pourrai toujours leur échapper, surtout avec les moyens qu’ils ont mis en œuvre pour me retrouver. Mais il me fallait encore accomplir une chose. Et maintenant,…

Il s’interrompt, parce que le bruit de l’hélicoptère se fait plus proche, il semble faire du stationnaire au-dessus de la maison. En même temps, des voitures s’arrêtent avec un crissement de freins devant la maison. De la cuisine, on peut voir les lumières de gyrophares. L’homme se fait plus menaçant encore, s’approche de Madeleine en brandissant un couteau. « A présent, c’est votre tour, vous allez mourir.
- Vous aggravez votre cas, les gendarmes sont devant la porte. Vous serez arrêté.
- Oui, peut-être, mais j’aurai au moins la satisfaction de vous avoir tuée. »


Il s’approche lentement pour avoir la jouissance de voir dans les yeux de sa victime, la peur de mourir. Elle leva les bras devant elle, la farine saupoudrait le sol, il y eut un cri horrible…

- Que s’est-il passé, demanda le gendarme en brandissant son arme. Ils étaient une dizaine derrière lui à pointer leur révolver.
- Il a voulu me tuer, je me suis défendue, il s’est écroulé, la nuque cognant contre l’angle du coffre à bois. Je crois bien qu’il est mort…

2 commentaires:

  1. Très bien cette petite lecture du matin. La trame est classique, mais la tension va crescendo vers le dénouement brutal, j'ai beaucoup aimé.
    Tu as eu cette idée en apprenant à conduire à un de tes enfants ?

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  2. Bon c'est DECIDE : pas de conduite accompagnée chez nous !!!!!
    Bravo Alphonsine, j'ai adoré cette nouvelle !!
    A quand le film ( en plus tu ne manques pas d'acteurs !!!!)
    J'attends la suivante avec grande impatience .....

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