jeudi 14 août 2014

Comment patienter dans les bouchons

Un exemple récent : nous avions pour projet de prendre le tunnel du Saint Gothard, ce que nous avons fait, malgré une annonce d'une heure de bouchon pour pouvoir y entrer. Pour nous occuper, comme j'étais au volant, j'ai nommé Monsieur Alphonse DJ en chef. Puis, chacun son tour demandait une musique que le DJ en chef cherchait sur son IPhone avant de l'envoyer dans la voiture.

Nous avons eu de tout : "Qui a trouvé Mirza", "Carmen", "Nina Simone", "Star Wars"... le tout en vrac, et dans l'ordre de situation dans la voiture. C'était drôle et nous avons été drôlement occupés.

Soudain, nous avons été coupés dans nos élans par une action surprenante de la voiture située devant celle qui nous précédait :




C'est incontestable, il y a des gens qui excellent dans l'art de patienter dans les bouchons. Et par la même occasion, ils font profiter les voyageurs de leurs dons...


mercredi 13 août 2014

Le Moleskine (3)


Je ne comprends pas.

Elle était si heureuse de me recevoir, et pourtant elle m’a rangé sur son étagère, entre un agenda et un carnet. Pourquoi donc ne me touche-t-elle plus ? Pourquoi ne se sert-elle pas de moi ? J’étais prêt à lui offrir, avec générosité, chacune de mes pages blanches. Par deux fois, déjà, mon cœur a battu la chamade, elle m’a frôlée de son doigt. C’était une caresse sur ma tranche, elle m’a fait frémir. Une fois, elle m’a même saisi, m’a ouvert et m’a feuilleté en soupirant : « Vivement que le petit carnet soit plein pour que je puisse commencer à écrire dans mon Moleskine ».

C’était donc ça. Elle me délaissait par souci d’économie. J’étais un peu meurtri. Aurait-elle un petit côté radin, ou ne serait-ce que de la parcimonie ? Quoi qu’il en soit, et je faisais tout pour essayer de la comprendre, mais pour moi il n’y avait qu’une seule évidence : j’étais affreusement déçu. Elle aurait pu être moins chiche, moins ladre, et abandonner son médiocre carnet noir pour ne penser plus qu’à moi. Quelle déception.

Ma vie allait-elle se dérouler sur une étagère ? Rapidement encartonné après ma naissance, j’avais surtout connu le tourniquet de la librairie. Mes frères en couleurs partaient plus vite que moi, surtout l’orange et le bleu turquoise. Ma teinte noire me pesait alors. J’aurais tant aimé être orange ou bleu, ou même rose ou vert.

Ma consolation avait été totale le jour de l’anniversaire d’Alphonsine. J’avais vraiment cru à un nouveau départ, et voilà que je croupissais à nouveau sur une étagère, encore plus malheureux puisque je n’avais rien à dire au carnet devant moi, et encore moins à l’agenda vieux de huit ans.

J’eus envie de me révolter. Mais avec des pages déjà blanches, quels moyens de pression me restait-il ? Je devais me rendre à l’évidence, me calmer et attendre patiemment le bon vouloir de ma propriétaire.

Un jour enfin, il y eu un remue-ménage dans la bibliothèque. Alphonsine me saisit en s’écriant : « Enfin, je vais pouvoir me servir de mon Moleskine ». Elle me glissa dans un sac. J’étais un peu seul dans ce grand sac, mais pas pour longtemps. Des livres me rejoignirent, et bientôt nous fûmes très à l’étroit. Il y eut du d’Ormesson, du Frison-Roche, Aristote et Georges Duhamel, des livres de philosophie et des cours. Juste avant que le rabat ne se ferme, j’entendis Alphonsine clamer : « J’ai fini mes bagages, mes livres sont prêts. Il me reste à préparer quelques vêtements, c’est une affaire de cinq minutes ! »

Mon voyage commença et c’est sous un magnifique soleil que je débutai ma carrière.




lundi 11 août 2014

Le Moleskine (2)

Je passe ma première nuit chez elle avec ravissement. Elle m’a déposé sur sa table de nuit, et sa dernière caresse a été pour moi. Sa première caresse aussi d’ailleurs, au petit matin. Elle me regarde en souriant, et m’assure qu’elle s’occupera de moi dès que ses enfants seront partis pour l’école.

Je suis touché, je suis ému, et j’ai un peu peur aussi, toutes mes pensées sont dirigées vers une seule question : avec quel outil va-t-elle tracer ses lettres, ses mots, ses lignes, ses paragraphes sur mes feuilles ?

Lorsque je vivais encore dans le rayonnage de la papeterie, serré entre le Moleskine orange et le Noir à feuilles lignées, nous parlions tous ensemble le soir, lorsque la nuit était venue. Nous nous répétions ce que nos prédécesseurs avaient entendu répéter avant nous : nous allons être remplis d’écritures ou de dessins, ceci sur chacune de nos pages. C’est notre destinée.

En tremblant, certains nous racontaient que le résultat pouvait être catastrophique, et que tout dépendait de l’engin utilisé par le propriétaire. Il existe, paraît-il des objets nommés stylo à bille qui possèdent une mine si aigüe que le papier est littéralement gravé sur plusieurs épaisseurs. La souffrance est intolérable. Je sentais un frisson de terreur parcourir ma tranche.

J’aspirai à voir s’approcher de moi une plume Sergent Major. Ce doux grattement était une félicité, et ce choix était le seul digne de la qualité de notre papier. D’aucun diront que je double deux défauts importants : l’orgueil et mon côté vieux jeu. Mais quel Moleskine ne serait pas un peu vieux jeu, c’est dans sa nature d’être vieux jeu. Quant à mon orgueil, il est inné, je connais tellement bien ma valeur, et je suis tellement convaincu de mon importance…

On me disait d’oublier la plume Sergent Major, trop peu de gens savent encore s’en servir. Alors peut-être connaîtrai-je le contact avec un stylo à pointe arrondie ? Le toucher est plus agréable, mais très vite tous les angles des pages s’arrondissent, se relèvent et se cornent. Quel dommage alors…

J’en étais là de mes réflexions lorsqu’elle est arrivée. Voilà, le moment est là, je vais enfin savoir… Ses mains me saisissent, me caressent une fois encore, m’ouvrent et me feuillettent. Puis elles choisissent la page de droite, juste après la couverture, celle qui propose d’indiquer le nom et l’adresse. Elle hésite un court instant, et d’une main appliquée, elle écrit son nom et son adresse. C’est ainsi que j’ai su qu’elle s’appelait Alphonsine.

Quelle sensation curieuse. Assurément, ce n’est pas un stylo à bille, ni à pointe dure, ni à pointe large. La caresse est toute de douceur et de délicatesse. Je l’entends chuchoter : « J’ai bien fait de choisir une mine HB pour mon porte-mine. C’est exactement ce qu’il faut ».

Je serai respecté, quel ravissement…


samedi 9 août 2014

Le Moleskine (1)



Je suis à elle totalement, pleinement, je m’ouvre et m’offre sans retenue, plein de confiance. Je l’ai rencontrée le soir de son anniversaire. Elle était assise assez loin de moi. Là où je me trouvais, j’avais du mal à la voir. Elle venait de souffler ses bougies disposées sur un bavarois aux fraises. C’est alors que ses mains fines m’ont saisi, m’ont palpé, caressé, puis on dénoué le nœud et défait le papier qui m’enserrait étroitement.

Enfin, j’étais dans ses mains. J’avais tant attendu ce moment. Jusque là, j’avais toujours été pris avec rudesse, avec brusquerie. La seule fois où j’avais senti une telle caresse, avait été le jour où j’avais été soulevé puis reposé dans un soupir.

Je rêvais de telles mains. Et ce soir-là, lorsque j’ai senti ses doigts glisser sur mon corps et me caresser avec tendresse, j’ai immédiatement su que c’était « elle ». Je l’ai reconnue à ses mains. Elle m’a regardé avec des yeux attendris et émerveillés, a approché son joli nez court pour me renifler, et a prononcé dans un soupir suave : « Comme tu sens bon ».

Elle a ensuite défait l’élastique qui retenait mes pages, elle a rabattu la couverture noire qui les protège, et elle a eu le souffle coupé en caressant mes pages : « Le grain est magnifique ».

Ce n’est qu’à ce moment qu’elle me reposa un court instant pour remercier son mari : "Un Moleskine, je suis comblée..."


jeudi 7 août 2014

Savoir-Faire

Comment faire ?

L'année dernière, une amie qui habite l'autre bout du village, m'a proposé ses deux fauteuils déjà un peu usés, mais si confortables... J'ai sauté sur l'occasion, puisque nous avions libéré notre maison de ses fauteuils pour les emporter dans notre nouveau domicile.

Restait le problème de la livraison. Monsieur Alphonse était absent, les enfants pas du tout motivés, PAS DU TOUT, devrais-je dire. Et puis, d'un coup, ils étaient tous partants pour s'occuper du transport des fauteuils.

J'ai amarré la remorque à la voiture, j'y ai installé les enfants prêts à l'aventure, et nous sommes arrivés chez nos amis. Un fauteuil, deux fauteuils, tout a été installé selon mes instructions pour en faire "le dernier salon où l'on cause". 

Et hop, j'ai fait deux tours dans le village pour récompenser mes vaillants porteurs !


Il y a étrangement des tâches plus agréables que d'autres !