Des nœuds dans mon fil

lundi 11 août 2014

Le Moleskine (2)

Je passe ma première nuit chez elle avec ravissement. Elle m’a déposé sur sa table de nuit, et sa dernière caresse a été pour moi. Sa première caresse aussi d’ailleurs, au petit matin. Elle me regarde en souriant, et m’assure qu’elle s’occupera de moi dès que ses enfants seront partis pour l’école.

Je suis touché, je suis ému, et j’ai un peu peur aussi, toutes mes pensées sont dirigées vers une seule question : avec quel outil va-t-elle tracer ses lettres, ses mots, ses lignes, ses paragraphes sur mes feuilles ?

Lorsque je vivais encore dans le rayonnage de la papeterie, serré entre le Moleskine orange et le Noir à feuilles lignées, nous parlions tous ensemble le soir, lorsque la nuit était venue. Nous nous répétions ce que nos prédécesseurs avaient entendu répéter avant nous : nous allons être remplis d’écritures ou de dessins, ceci sur chacune de nos pages. C’est notre destinée.

En tremblant, certains nous racontaient que le résultat pouvait être catastrophique, et que tout dépendait de l’engin utilisé par le propriétaire. Il existe, paraît-il des objets nommés stylo à bille qui possèdent une mine si aigüe que le papier est littéralement gravé sur plusieurs épaisseurs. La souffrance est intolérable. Je sentais un frisson de terreur parcourir ma tranche.

J’aspirai à voir s’approcher de moi une plume Sergent Major. Ce doux grattement était une félicité, et ce choix était le seul digne de la qualité de notre papier. D’aucun diront que je double deux défauts importants : l’orgueil et mon côté vieux jeu. Mais quel Moleskine ne serait pas un peu vieux jeu, c’est dans sa nature d’être vieux jeu. Quant à mon orgueil, il est inné, je connais tellement bien ma valeur, et je suis tellement convaincu de mon importance…

On me disait d’oublier la plume Sergent Major, trop peu de gens savent encore s’en servir. Alors peut-être connaîtrai-je le contact avec un stylo à pointe arrondie ? Le toucher est plus agréable, mais très vite tous les angles des pages s’arrondissent, se relèvent et se cornent. Quel dommage alors…

J’en étais là de mes réflexions lorsqu’elle est arrivée. Voilà, le moment est là, je vais enfin savoir… Ses mains me saisissent, me caressent une fois encore, m’ouvrent et me feuillettent. Puis elles choisissent la page de droite, juste après la couverture, celle qui propose d’indiquer le nom et l’adresse. Elle hésite un court instant, et d’une main appliquée, elle écrit son nom et son adresse. C’est ainsi que j’ai su qu’elle s’appelait Alphonsine.

Quelle sensation curieuse. Assurément, ce n’est pas un stylo à bille, ni à pointe dure, ni à pointe large. La caresse est toute de douceur et de délicatesse. Je l’entends chuchoter : « J’ai bien fait de choisir une mine HB pour mon porte-mine. C’est exactement ce qu’il faut ».

Je serai respecté, quel ravissement…


5 commentaires:

  1. Quel ravissement ce billet "doux"!

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  2. Joli !
    "je double deux défauts importants : l’orgueil et mon côté vieux jeu. Mais quel Moleskine ne serait pas un peu vieux jeu, c’est dans sa nature d’être vieux jeu. Quant à mon orgueil, il est inné, je connais tellement bien ma valeur, et je suis tellement convaincu de mon importance… "
    Je viens de découvrir que je suis un Moleskine !!!

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  3. à la question "objets inanimés, avez-vous donc une âme...?", la réponse est donc non seulement une âme, mais aussi un coeur !

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  4. rho, c'est extra...bravo ALphonsine, c'est un bonheur cette saga Moleskine....

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  5. Une bien jolie saga que celle de ce Moleskine...
    Quant à l'écriture à la plume, qu'elle est agréable... même si radicalement vieux jeu (et il faut l'avouer, peu pratique bien des fois.... )

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