Des nœuds dans mon fil

mercredi 31 août 2011

La jeune fille en folie

Enfin, j’étais en vacances, j’allais pouvoir me reposer, et faire la grasse matinée. Mais c’était compter sans mon horloge biologique : à 6 heures, j’étais frais et dispo, et je ne pouvais me rendormir. Je décidai donc d’aller déambuler à travers les ruelles tortueuses de la ville. Quel charme ! J’aimais flâner ainsi, laisser mes pensées vagabonder au rythme de mes pas, quand, brutalement, je fus bousculé d’une furieuse façon par une jeune fille sortant d’une maison et tirant derrière elle une grande valise. Je m’arrêtai, stupéfait. D’abord par l’inconduite de cette demoiselle, ensuite par l’aspect qu’elle donnait : de sa valise, faite à la hâte, j’en étais certain, sortaient un bout de ceinture, un coin de robe, une chaussette. La jeune fille était à l’image de sa valise, carrément débraillée. Elle s’était cognée à moi et était immédiatement repartie à grands pas, mais j’avais eu le temps de voir son chemisier mal boutonné sortant de son pantalon, et je contemplais à présent son gilet enfilé à la hâte, à l’envers. Elle était échevelée, le vent s’engouffrait dans ses boucles et soulevait sa chevelure qui lui donnait un air encore plus fou. Elle grommelait et marmonnait aussi vite qu’elle marchait. Elle courait presque, mais devait à chaque pas, redresser sa grosse valise qui ne pouvait tenir l’équilibre à cette vitesse.

Immédiatement, je me pris à imaginer la vie de cette demoiselle : elle avait un rendez-vous pour un entretien professionnel, son réveil n’avait pas sonné, et elle courait comme une folle pour rattraper son train. Oui, mais pourquoi avait-elle alors une si grosse valise ? Certainement parce qu’elle n’en avait pas de plus petite. Ou alors elle partait en vacances, et ne s’était pas réveillée. Oui, cette solution était plus plausible.

J’en étais à échafauder une troisième hypothèse lorsque je vis que son écharpe avait glissé de son cou, et qu’elle allait tomber sans qu’elle s’en aperçoive. J’accélérai pour la rattraper. Elle continua sa course éperdue, l’écharpe finit par glisser de son épaule et tomba à terre.

Je me précipitai pour la ramasser lorsque je fus bousculé sans ménagement par un jeune homme. Le monde entier était-il devenu fou ce matin-là ? L’accoutrement de cet homme était aussi loufoque que celui de la jeune fille, avec une note encore plus cocasse : il était en pyjama. Si, si, réellement. Un pyjama bleu ciel à rayures, tout ce qu’il y a de plus classique. Il portait des tongs aux pieds. « Au moins il est chaussé », me suis-je surpris à penser !

« Claire ! Claire ! … » Il criait, clamait le prénom de la jeune fille à tue-tête, mais elle ne l’entendait pas, ou plus vraisemblablement, ne voulait pas l’entendre. Arrivé à sa hauteur, il la saisit par le bras et la fit s’arrêter. Elle tourna vers lui un visage d’une telle fureur qu’il la lâcha aussitôt. Elle reprit sa course. « Claire, arrête-toi, il faut que je te parle » Mais elle ne s’arrêta pas et courut de plus belle. C’est alors que sa valise tourna sur elle-même et qu’elle fut obligée de la lâcher : une roue s’était détachée et partait en direction du caniveau. Son ami changea de direction, et se mit à courir derrière la roue, plié en deux, la main tendue, essayant d’attraper la roue qui fuyait dès qu’il pensait l’avoir saisie. Il finit par avoir le dessus, lorsque la roue, faute d’inertie, se calla contre la bordure du trottoir.

Claire ne l’avait pas attendu. Elle avait rattrapé la valise par la poignée, et avait repris sa course en maintenant son bagage dans un équilibre impossible. Il n’y avait plus moyen de courir.

« Claire, je t’en prie, écoute-moi ». Il prit la valise d’autorité. Claire s’élança sur la poignée, voulut la tirer vers elle mais ne le put. Il y eut un rapport de force entre les deux jeunes gens.

« - Jean, rends-moi ma valise.
- Non, d’abord tu dois m’écouter.
- Je ne veux plus t’écouter, c’est fini.
- Claire, tu ne peux partir ainsi. Il faut que je puisse t’expliquer.
- M’expliquer quoi ? Je n’ai que trop compris. »
Elle tira plus fort sur sa valise, et repris sa marche difficile.

Jean resta un moment sur place, saisi, puis s’élança derrière Claire, la dépassa de plusieurs mètres, et s’agenouilla devant elle les mains jointes. Il ne s’était même pas aperçu qu’il était au milieu d’une flaque d’eau. Le dialogue reprit sur un ton plus faible. De l’endroit où j’étais je ne pouvais entendre leur conversation, et vraiment, je ne le souhaitais pas. J’aurais volontiers laissé là les amoureux, mais j’avais toujours entre les mains, le foulard de Claire. Je m’immobilisai, et m’adossai contre le mur de la propriété. Il me fallait attendre le dénouement pour pouvoir lui rendre son bien.

Claire et Jean étaient à présent en grande discussion. Jean, toujours à genoux, le regard levé vers Claire, semblait parler avec animation. Claire secouait la tête en tous sens, ses cheveux suivant le mouvement. Jean lui attrapa les mains et poursuivit sa diatribe. Claire ne le regardait plus, elle avait tourné la tête de mon côté. Je vis des larmes couler sur son visage. Jean se releva, prit Claire par le menton et l’obligea à le regarder. Lui aussi pleurait. Elle se jeta dans ses bras.

Une dame bien mise promenant son petit chien, choisit ce moment pour passer à cet endroit. Elle s’arrêta stupéfaite, les dévisagea de haut en bas et de bas en haut, et se mit à les invectiver « Enfin, jeunes gens, quel spectacle donnez-vous ? Ressaisissez-vous, votre attitude est déplorable… » Elle continua sur ce ton, avec un vocabulaire choisi. « Vous, Mademoiselle, votre chemisier est mal boutonné, ne l’avez-vous pas remarqué ? Votre tricot est enfilé à l’envers… Et vous, jeune homme, en pyjama dans la rue, de quoi avez-vous l’air ? Votre pantalon est trempé. Ttttt, tttt, tttt, quelle jeunesse ! ».

Claire et Jean, tout au début de la diatribe, ne l’entendaient manifestement pas. Puis, les paroles de la dame firent leur chemin, ils s’aperçurent que quelqu’un leur parlait. Ils la remarquèrent et commencèrent à faire attention aux paroles qu’elle leur adressait. Ils s’écartèrent un peu l’un de l’autre et s’observèrent mutuellement. Un sourire leur vint aux lèvres, mais quand leurs regards s’abaissèrent sur le pantalon dégoulinant de boue de Jean, ils commencèrent à rire. Ils essayèrent bien de se retenir, voyant qu’ils choquaient plus encore la brave femme, mais ils ne le purent, et riaient tant qu’ils finirent par avoir un fou rire.

La dame détourna la tête, furieuse et choquée, tira sur la laisse de son toutou et continua sa promenade en pestant intérieurement contre la jeunesse qui ne savait pas se tenir.

Entre-temps, Claire et Jean s’étaient calmés. Ils échangèrent encore quelques mots à voix basse, puis Jean prit la valise de Claire et ils repartirent tous deux dans la même direction.

Je les regardai passer devant moi, l’écharpe toujours à ma main. Ils avaient l’air si heureux, si pleins d’espoir, que je ne pus me décider à les interrompre. J’attendis qu’ils fussent rentrés chez eux, et j’accrochai l’écharpe à la poignée de la porte…



4 commentaires:

  1. Ah les amoureux.... Tous les mêmes, ils se disputent et se réconcilient à tout bout de champ !

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  2. Trés jolie histoire. Un peu d'obtimisme dans ce monde de fou ça fait du bien.

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  3. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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