Albert est un garçon qui a toujours aimé lire depuis qu'il sait bien lire, c'est-à-dire depuis l'âge de 9 ans. (Avant cet âge, on sait déchiffrer, on annone, mais on ne prend pas encore de plaisir à lire un livre en entier). A partir de 9 ans, on a toujours vu Albert avec un livre en main, à partir de 10 ans, il en menait deux ou trois de front, à partir de 11 ans, il lui en fallait cinq.
Lorsque nous partions en voiture (lorsqu'on habite en ville, on ne sert de la voiture que pour en sortir, du moins à Strasbourg), j'annonçais aux enfants : "départ dans 5 minutes, préparez-vous". Les plus grands mettaient la tenue indiquée (promenade, visite de musée...) et avaient glissé dans leur sac un livre... sauf Albert qui en avait cinq. C'était indispensable quelle que soit la durée du trajet. "Mais maman, j'ai besoin des cinq livres. Celui-ci, je l'ai presque terminé, il me reste 7 pages à lire. Ensuite, je commencerai celui-là. Et les autres ? Mais j'ai envie de relire le chapitre 12 de ce livre, et la réplique amusante de la page 74 de l'autre, et j'emporte le cinquième au cas où l'autre livre ne me plairait pas".
Que voulez-vous répliquer à de telles affirmations. Le raisonnement est imparable, la logique est cohérente, et finalement tant que les livres ne traînent pas, et qu'il les range dans son sac, je n'avais rien à objecter (la vérité, c'est que je fais de même lorsque je ne conduits pas).
Donc, Albert avait toujours le nez dans un livre. La pire des punitions dans la famille d'Alphonsine était de priver les enfants du moment de lecture avant d'éteindre. Tous les enfants d'Alphonsine aiment lire et lisent beaucoup. Mais Albert est le plus fort dans cet art. Il a lu les 400 livres pour enfants que nous possédons, il a amené Anatole et Ambroise aux joies de la lecture, avec une technique de chantage hautement développée qui m'amusait beaucoup (mais je ne suis jamais intervenue dans les conversations), et il faisait la sélection des livres en m'amenant ceux qui n'étaient "pas moral" parce qu'ils contenaient un gros mot.
Il lisait au réveil, il lisait en s'habillant, il lisait aux toilettes, il lisait dans le bus, il lisait en marchant, il lisait en classe, dans les inter-cours, il a même fait la une du collège lorsqu'il est sorti de sa classe lors d'une alarme-incendie avec son livre à la main qu'il a continué de lire dans la cour de récréation, il a essayé de lire à table, mais là, j'ai mis un holà rédhibitoire. "Le repas est un moment convivial, on participe à la conversation, il est hors de question de lire à table".
Albert participait à la conversation, et il n'y participait pas. Il lui arrivait d'être très présent et alors très amusant. Mais souvent il était dans ses livres, n'entendait rien, et pour peu qu'il ait quelque chose dans son assiette, il partait dans ses rêves, dans les histoires qu'il s'inventait. On pouvait alors discuter de tout, il n'entendait rien. Et on en arrivait aux aberrations suivantes : "Maman, papi et mamie sont là !" "Oui, ils sont arrivés il y a déjà 1/2 heure, tu n'as pas entendu sonner ?"
Non seulement il n'avait pas entendu sonner, mais de plus, il ignorait absolument qu'il y aurait une visite alors que nous en avions parlé à table.
"Albert sort de tes livres" "Albert, la vraie vie, c'est ici, avec nous" "Albert, as-tu entendu que nous allons avoir de la visite (ou que nous allons partir, ou que nous irons en vacances...)" "Albert, sors de tes rêves" "Albert, vis avec nous".
Lorsqu'Albert est parti étudier en Belgique, nous nous sommes dit qu'il n'y aurait pas grand changement pour lui : ne sachant jamais ce qui se passait autour de lui alors qu'il était à la maison, il ne saurait pas plus ce qui se passerait à la maison lorsqu'il serait loin.
Comme les parents peuvent se tromper... Skype lui a sauvé la vie : Grâce à ce moyen extraordinaire, il écoute lorsqu'on lui parle, et il apprend ce qui se passe à la maison, ce qui va se passer, grâce surtout à sa soeur Amélie qui est une vraie station de radio. Elle lui apprend tout ce qu'il doit savoir et qu'il n'a pas encore appris par ailleurs. A présent lorsqu'il rentre, il fait vraiment partie de la famille !