N'avez-vous jamais déploré la qualité inusable d'un article ?
Ma question peut paraître étonnante, voire même saugrenue, mais il suffit d'un peu de réflexion pour se souvenir qu'il nous est arrivé de penser : "pourquoi les enfants ont-ils cassé ces 4 assiettes plutôt que cet affreux saladier ?", "Et si ce tableau daignait tomber par terre, quel dommage, mais finalement j'en serais débarrassée", vous voyez ce que je veux dire ?
Je suis alors comme vous : habituellement, je déplore que les pantalons laissent apparaître leur trame au niveau du genou au bout de 15 jours, que les manteaux ne résistent pas au passage dans les ronces, que les chemises voient leurs boutons tomber comme les feuilles en automne...
Et pourtant, s'il y a un vêtement que je n'ai jamais supporté, c'est bien l'anorak de Monsieur Alphonse. Nous venions à peine de nous rencontrer, vint l'hiver, et j'aperçu Monsieur Alphonse habillé d'un bel anorak... violet... J’abhorre le violet, je déteste tout ce qui s'en rapproche de près ou de loin, la couleur lilas, aubergine, prune, parme, mauve... Il m'a raconté l'avoir acheté en soldes. Je me suis dit in peto : "forcément, personne n'en voulait, et le vendeur a dû être ravi d'en être débarrassé".
Seulement, j'étais amoureuse, et je n'ai rien dit, sauf qu'il n'était pas bleu, mais violet. Et là, j'ai découvert que j'aimais un homme daltonien. Oh, il y a pire comme défaut. L'avantage, c'est que j'ai le choix des couleurs pour tout. Mais finalement, c'est un drôle de handicap : il regarde la hauteur des feux de signalisation, parce qu'il ne distingue pas les couleurs ; il a manqué écraser un piéton qui avait eu la mauvaise idée de se vêtir de gris et de traverser sur des passages marqués en vert, ce qui le faisait devenir invisible; et surtout, cela lui a permis d'acheter un affreux anorak.
Je n'étais pas seulement amoureuse, j'étais également une femme. Je me suis dit que finalement ce n'était qu'un anorak, qu'on ne portait pas ce genre de vêtement dans toutes les circonstances, et surtout pas en été, et qu'il finirait bien par être usé.
Le problème, c'est que c'était un anorak de qualité. Il ne s'usait pas. Les années passaient, mon amour pour lui (Monsieur Alphonse, pas l'anorak) ne diminuait pas, je continuait donc à supporter la couleur violette sur mon mari. Et puis un jour, 20 ans après notre mariage, je me suis dit que ce manteau était décidément increvable, et que c'était bien dommage. Sous le sapin de Noël, Monsieur Alphonse a trouvé un gros paquet à la forme surprenante, un peu mou, un peu curieux (j'emballe très mal, j'ai horreur de faire des paquets cadeaux), et il a découvert une veste très sympa, très jolie, imperméable et doublée, qui lui allait à merveille.
Pas dupe, il m'a demandé si c'était pour remplacer son anorak violet (il avait fini par admettre qu'il était violet et pas bleu). Un peu gêné, il m'a remerciée. J'étais étonnée qu'il soit gêné, je me suis dit qu'il devait vraiment y tenir à son anorak violet !
Et puis, tard dans la soirée, il m'a demandé en chuchotant s'il pouvait porter cette veste. "Oui, elle est super élégante, très sport, très tout ça, et remplacera avantageusement l'autre". "Mais tu penses vraiment que le rose me va ?"
"J'ai supporté de te voir porter un anorak violet que tu voyais bleu pendant 20 ans, à ton tour de porter une veste grise que tu vois rose pendant 20 autres années !"