Des nœuds dans mon fil

samedi 8 juin 2013

Français obsolète

Monsieur Alphonse avait posé sur ma table de nuit un livre qui "pourrait m’intéresser". N'ayant plus rien d'autre à lire, je me suis enfin décidée à l'ouvrir. Il s'agit d'un récit de voyage d'un jeune alsacien, papetier, qui part en randonnées dans les Alpes et qui écrit pour sa fiancée et son oncle. L'histoire en tant que telle ne présente que peu d'intérêt. Par contre, le style employé est absolument inimitable. Il est fleuri, imagé, soigné, en un mot, il est obsolète. De nos jours, nous avons perdu ce style d'écriture et c'est bien regrettable.

Je ne peux résister à l'envie de vous partager quelques extraits de "Par amour du vagabondage (voyage dans les alpes en 1872 et 1875) d'Emile Ziegelmeyer, édité par Adrien Guignard.

"Voyez-vous ce campagnard : sa redingote de gala, qu'il ne porte au'aux grandes occasions, lui descend à mi-jambe, le collet en mesure bien quatre pousse de rabat et rappelle une mode dont se paraient nos pères lorsqu'ils faisaient la cour à maman. Je ne dirai rien de la taille, elle me semble excessivement pratique, car son ampleur permet au possesseur d'exécuter les évolutions les plus excentriques sans le gêner aucunement. Pour le moment il avance d'un pas lent et grave et admire les maisons pavoisées ; le malheureux ne se doute pas que le pavé d'une ville est souvent plus traître qu'un champ de betteraves, c'est le cas ici : un coquin de pavé s'élève en saillie de ses voisins et avant qu'il ne s'en soit aperçu, mon extra-muros trébuche, veut se retenir dans le vide, mais faute d'appui tombe de son long sur le malicieux pavé, au grand amusement des passants. Eugène et moi qui l'avons vu tomber et vu les évolutions inutiles de ses bras dans le vide à la recherche d'un point d'appui quelconque, plaignons le pauvre homme tout en éclatant de rire."

"Le souper que nous prîmes en commun [...] débuta par un bouillon composé d'eau chaude, d'herbes odorantes, de pain bis et de quelques yeux de graisse surnageant à la surface, que nous absorbâmes pour ne pas faire de la peine au curé et à sa sœur qui nous regardaient faire. A ce bouillon problématique, succédèrent des côtelettes grillées, qui fatiguèrent si bien nos muscles maxillaires, que j'émis l'idée qu'à la place d'une viande jeune et succulente, qu'on aurait dû nous donner pour notre argent, le curé nous servait une viande dure et coriace provenant d'une bête hors d'âge".

"Harassé de fatigue, je m'allongeai avec volupté sur un tapis moelleux d'herbe épaisse, à l'ombre de plusieurs oliviers chargés d'ans, aux troncs horriblement estropiés et sillonnés de balafres béantes, blessures atroces qu'ils devaient à leur âge; Si l’œil d'un conservateur des forêts en eut été offensé, ma qualité de touriste à la recherche du pittoresque, me fit trouver ces troncs vermoulus et décrépis pleins d'attraits. La lassitude me fit endormir et je ne me réveillai qu'aux cris discordants que poussait une paire d’essieux mal graissés que son attelage de bœufs faisait avancer avec lenteur. Les soupirs antiharmonieux de cette carriole illyrienne me réveillèrent en sursaut, et me firent croire un moment entendre les gémissements d'une âme en peine, mais mes esprits revenus promptement de leur torpeur léthargique, eurent bientôt reconnu la nature de ces bruits étranges".

J'ai une grande tante qui parle encore de cette façon. A chaque fois qu'elle ouvre la bouche, j'ai l'impression de remonter dans le temps. Elle est âgée de 87 ans, religieuse, et n'a pas souvent l'occasion d'être véhiculée. L'autre jour, alors que je l'accompagnais chez le médecin, elle me dit : "Oh, Alphonsine, tu conduits vraiment très bien. Tu connais toutes les routes qui mènent à l'endroit où nous devons nous rendre. Là, nous allons arriver à un grand virage (montée d'autoroute). Tu n'as pas peur ? Imagine, si la voiture venait à faillir..." 

Je vous rassure, la voiture n'a pas failli, elle a suivi les impulsions que je lui donnais à travers le volant que je tenais entre mes mains fermes, pendant que mon attention était toute fixée sur le danger potentiel que j'aurais pu rencontrer. Nous sommes rentrées saines et sauves !



7 commentaires:

  1. Et la rédaction de ton dernier paragraphe prouve que tu as toi aussi une écriture-à-remonter-au-temps-jadis-des-jolies-plumes !:)
    La cousine de ma grand-mère religieuse aussi m'avait envoyé une carte pour la naissance de mon ainé et son style était du même acabit : "Quel évanescent bonheur que le babillage lénifiant de cette jeune créature divine !"

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  2. Il a raison Monsieur Alphonse, rien que pour le style, ce livre vaut que l'on s'arrête ! Le grand blond avé la chaussure se délecte de ce genre de style également. Il ne prend pas son stylo, ni même son bic, mais son stylographe et il regrette de n'avoir jamais fait l'acquisition d'une motocyclette.

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  3. On enseignait la langue française et toutes ses richesses, en ce temps là... Ce genre de lecture est très instructif, merci !

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  4. Le tout, c'est de ne pas verser dans un mauvais fossé.

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  5. Trop cool ta grande tante... j'aime beaucoup ces texte d'antan...

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  6. C'est un langage absolument délicieux ! L'un des garçons ici s'amuse quelquefois à surprendre son interlocuteur en utilisant des expressions d'un autre temps. Il faudrait pouvoir photographier sur le champs la personne ainsi surprise ! c'est trop drôle !!!

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  7. J'aime particulièrement ce langage 19ème siècle. Il m'arrive parfois d'employer quelques tournures échappées d'un autre âge, c'est incontestablement plus joli que le langage actuel...

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